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Un peintre de la marine à Oran : Roger Chapelet

Écrit par Bernard BERNADAC. Associe a la categorie Peinture

En août 1941, Roger Chapelet est sollicité pour une exposition à Oran par son ami M. Palumbo pour lequel il avait déjà travaillé auparavant. Il a aussi peint pour des armateurs oranais, et c'est pour lui une occasion rêvée de retourner en Afrique du Nord car il connaît bien la ville et son milieu européen.

II décide d'accompagner ses œuvres en Algérie. Pour cela, il embarque encore une fois sur un navire de la compagnie Dreyfus qui, heureux hasard, fait escale à Oran.

La première chose qu'il fait en arrivant, c'est de chercher une maison à louer. M. Palumbo lui propose une villa qu'il possède à Mers-el-Kébir.

Avant son exposition prévue en septembre, Roger Chapelet vend déjà ses peintures. Le milieu maritime oranais est en grande partie d'origine napolitaine et, par tradition, les Italiens aiment les arts et la musique. Ils adorent la peinture et les marines, et en achètent.

Le jour du vernissage, presque toutes ses toiles, gouaches et aquarelles sont vendues et il reçoit de nombreuses commandes.

Il décide alors de rester en Afrique du Nord où, ma foi, la vie n'est pas si désagréable. II fait alors venir sa femme et son fils Francis et les installe dans la villa de Mers-el-Kébir à la fin de l'année 1941 (ils y resteront jusqu'en 1945).

En août 1942, Roger obtient une permission pour la France. Après les exploits de la Marine au début de la guerre et sa brillante conduite à Dunkerque, la Royale jouit d'un certain prestige auprès des Allemands qui ont apprécié ses sacrifices de 1940. L'occupant accepte que certains marins puissent venir voir leur famille en zone occupée.

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C'est ainsi que Chapelet fait partie d'un contingent de permissionnaires au titre de la Marine Marchande. II se rend à Montpon occupé où il a encore de la famille. La situation n'y est pas brillante, la zone occupée endure restrictions et privations de toutes sortes. Il voit alors ce qu'est la vie des Français sous l'occupation et en éprouve une grande tristesse.

II reste une semaine à Montpon, puis rentre en Algérie. Il a rangé, dans deux caisses, la documentaiton qu'il a amassée ces dernières années, et qui est restée en France à Hyères, dessins, pochades, gouaches, aquarelles et notes personnelles auxquelles il tient beaucoup et qui vont lui servir pour ses travaux de peinture. Malheureusement le navire, sur lequel sont embarquées les caisses, se sabordera dans le port d'Oran au moment du débarquement anglo-américain, entraînant avec lui ces documents irremplaçables.

Cette large coupure, faite dans la documentation de notre peintre, le gênera considérablement dans son travail.

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A Mers-el-Kébir, la famille Chapelet finit par connaître tous ses voisins, Français, Arabes et commerçants du quartier. Ce sont des gens sympathiques, chaleureux et cordiaux qui entretiennent d'excellents rapports de bon voisinage entre eux.

Roger descend souvent peindre au port de pêche où il connaît tous les marins pêcheurs qui viennent le voir travailler. Souvent, ils lui offrent du poisson, ce qui améliore l'ordinaire car, en Algérie également, le rationnement est devenu sévère.

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Le 8 novembre 1942, a lieu le débarquement Allié en Afrique du Nord. Si, à Alger, la résistance est symbolique et les combats rapidement terminés grâce à l'intervention de l'amiral Darlan, à Oran, faute de transmissions, la résistance s'organise et se durcit. En deux jours, cinq navires de surface seront détruits ainsi que sept sous-marins.

Du 8 au 10 novembre 1942, de sa villa dominant la rade, notre peintre observe à la longue vue les péripéties du débarquement et les combats navals au large.

Mers-el-Kébir est bombardé pendant deux jours par l'énorme cuirassé " Rodney " qui vise les forts de la côte. L'une de ces fortifications, ne se trouvant pas très loin de la villa des Chapelet, est visée par les obus de 406 du cuirassé. De gros éclats d'acier tombent dans le jardin de la villa.

Puis, c'est l'arrivée de la flotte britannique dans la rade, cuirassés, porte-avions, toute la Force H, navires endommagés par des torpilles, bâtiments divers débarquant troupes et matériels ; cette rade, hier si calme, devient tout d'un coup un centre d'animation exceptionnel, et le cahier de croquis de Roger Chapelet se remplit de notes et de dessins, ce qui lui vaudra quelques démêlés avec les autorités américaines qui contrôlent le port à terre. N'est-il pas accusé d'espionnage ? Il faudra l'intervention personnelle de l'amiral Bennett pour qu'il soit relâché et invité à déjeuner par cet officier général très courtois.

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En 1943, les évadés de France, c'est-à-dire les Français de métropole qui veulent " faire quelque chose " ou qui ne veulent pas aller travailler en Allemagne, vont se diriger vers l'Espagne, pour essayer de gagner l'Afrique du Nord après avoir, le plus souvent, été arrêtés et emprisonnés pendant quelques mois. Le gouvernement d'Alger décide donc de rapatrier ces évadés. Deux cargos sont envoyés à Sétubal pour cela. Roger participe à l'un de ces voyages au départ d'Oran, sur le " Château Pavie ", accompagné du " Djebel Aurès " escortés d'avions et d'un torpilleur, car les sous-marins ennemis sont menaçants et bien réels.

C'est au retour de cette mission que le " Château Pavie " est intégré, à partir de Gibraltar, dans un convoi de quatre-vingt-dix navires venant d'Amérique. Il faut avoir vu cette armada manoeuvrant en zigzag, jour et nuit, pour se rendre compte combien la navigation de guerre est devenue précise - et que dire aussi du déboîtement de nuit, du milieu du convoi, pour regagner Oran ! Dans tous les domaines, la guerre aura appris bien des choses.

En octobre de la même année, le croiseur " Montcalm " se trouve sous les fenêtres de Roger Chapelet, parmi de nombreux bâtiments français et alliés. Il est attiré par ce superbe navire, se rend souvent à bord, y trouve des amis et apprend qu'il doit bientôt appareiller. Il réussit à embarquer et cela est d'autant plus facile qu'il est maintenant officier auxiliaire. Cette commission lui a été délivrée par l'état-major général, pour lui faciliter la prise de documents, et surtout pour le couvrir des risques de guerre. Le voici donc avec ses deux galons.

Donc, le Montcalm - quel beau navire ! - appareille pour l'Atlantique Sud afin d'intercepter les " raiders " allemands en route ou de retour du Japon. Les escales à Dakar seront l'occasion de découvrir l'Afrique Equatoriale. Le retour en Algérie se fera en janvier 1944 sur le croiseur " Jeanne d'Arc ".

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En mai 1944, à la demande de M. Jacquinot, ministre de la Marine, Chapelet part pour l'Italie où deux formations de la marine combattent à terre, le 1er régiment de fusiliers marins de la France Libre (R.F.M.) et les canonniers marins avec leurs pièces de 155 mm. Il rencontre d'abord ces derniers qui avancent, jour après jour, en direction de Rome qui sera prise le 5 juin. C'est alors la visite au pape qui recevra le lendemain, pour sa première audience avec quelques militaires alliés, trois officiers des canonniers dont Roger Chapelet. Imaginez son émotion !

Puis, c'est la rencontre avec le 1er R.F.M. dont la marche en avant se poursuit victorieusement en direction de la Toscane. Roger Chapelet s'est vite intégré dans ce régiment exceptionnel et assistera aux prises de Torre Alfina et Radicofani, qui donneront lieu à de belles peintures documentaires. Il voit avec peine le saccage de ce beau pays, comme par exemple les ruines de Cassino dont le monastère est détruit et le cours de la rivière détourné par les bombardements. II est ému en traversant le Garigliano et pense à Bayard - souvenir d'école !

Les troupes françaises sont alors stoppées, et Roger Chapelet regagne l'Algérie où se prépare, en secret, le débarquement de Provence qui aura lieu le 15 août.

Entre temps, l'énorme concentration de navires de toutes sortes dans la rade de Mers-el-Kébir nous vaudra une grande toile et de nombreux croquis. II faut mentionner également la grande peinture du débarquement en Normandie, exécutée au même moment, au retour du " Montcalm ", qui y avait participé, et qui se trouve au Musée de la Marine à Paris.

C'est une période exaltante pour Roger Chapelet, surtout dans les deux dernières années de la guerre pendant lesquelles il voit que les Alliés avancent irrésistiblement. En participant de près à ces opérations militaires, il effectue vraiment son rôle de peintre de la Marine et de témoin historique.

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Le 15 août 1944, à l'annonce du débarquement en Provence, Roger demande à y participer. L'Amirauté accepte et il embarque avec la 2ième vague sur l'" Algérien " de la 5ième division de destroyers d'escorte, pour débarquer à Saint-Tropez, puis il réintègre son cher croiseur " Montcalm " qui effectue des patrouilles en Méditerranée et des tirs sur les positions allemandes au Nord de Nice.

Dans les derniers jours d'août, il visite l'arsenal de Toulon récemment libéré. C'est un spectacle désolant tout est bouleversé, écrasé. Les bassins sont déchiquetés, les quais sont éventrés, les ateliers réduits à néant.

En 1943/44, il fréquentera les bases de Ouakam (Dakar) et Agadir. En 1944/45, il fait un séjour à Cognac, base opérationnelle d'où les bombardiers en piqué S.B.D. pilonnent quotidiennement les poches de Royan et du Verdon.

C'est un grand plaisir pour lui de vivre dans cette ambiance particulière de l'aéronavale. II se fera de nombreux amis. Naturellement, tous les types d'avions qu'il a eus sous les yeux et sur lesquels il a volé, sont dessinés et peints. Ils forment maintenant une collection, devenue historique.

Enfin c'est le retour à Oran, où se trouve toujours sa famille, via Toulon avec embarquement sur le " Duguay-Trouin ". Le séjour à Oran sera bref, car il doit se rendre à la base aéronavale d'Agadir où se trouvent deux flottilles de " Ventura " P.V.2, gros avions bi-moteurs rapides chargés de la surveillance et protection des navires en Atlantique.

Mai 1945 voit enfin le repos des armes.

Bernard BERNADAC

La rédaction remercie MM. Mazella di Borgo, B. Bemadac et J. Fonmarty d'avoir permis la publication de ces extraits.

In l'Algérianiste n° 73 de mars 1996

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