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L'enseignement en Algérie avant 1962

Écrit par Paulette DECHAVANNE. Associe a la categorie Primaire

Conférence prononcée le 24 octobre 1992, à Aix-en-Provence

L'enseignement en Algérie, quel vaste sujet ! Beaucoup l'ont traité avant moi, avec quelle compétence et quel talent ! Des mémoires, des thèses, des études à ce propos, constituent une bibliographie importante. Beaucoup ont été soutenues devant la Faculté des Lettres et Sciences humaines d'Aix-en-Provence et montrent à quel point l'oeuvre pédagogique et surtout humaine, accomplie par la France en Algérie, avec l'aide, souvent, d'Algériens remarquables, a été colossale. Parmi les documents que j'ai consultés, mes sources principales ont été :
- Le livre du professeur Goinard, l'Algérie, l'oeuvre française, édité chez Laffont ;
- Le témoignage de M. Henri Saurier, professeur à l'école normale de la Bouzaréa ;
- L'admirable travail qui m'a passionnée et émue souvent, présenté par l'Amicale des anciens instituteurs et instructeurs d'Algérie et le Cercle algérianiste intitulé : 1830-1962 - Des enseignants d'Algérie se souviennent.. édité chez Privat.
J'ai dû laisser de côté, faute de temps, beaucoup de faits et de témoignages vécus et ces sacrifices m'ont énormément coûté. Beaucoup d'entre vous, je le sais, ont été enseignants là-bas et pourraient associer leur expérience pe rsonnelle à des milliers d'autres. J'ai voulu retenir quelques faits qui m'ont paru importants. Il sera surtout question de l'enseignement primaire, parce qu'il est à la base de tout l'édifice et que l' œuvre accomplie dans ce domaine l'a souvent été dans les pires conditions. J'évoquerai ensuite l'enseignement secondaire dont j'ai eu une certaine expérience, ayant été professeur pendant huit ans dans quatre lycées d'Alger, sept ans avant l'indépendance et un an après.

1 - L'enseignement primaire

Deux chiffres doivent être cités :
3 300 enfants étaient scolarisés en écoles primaires en 1870. 850 000, soit un sur deux, l'étaient en 1960. C'est peu, me direz-vous? Pourtant une ordonnance de novembre 1944 prévoyait la scolarisation en 20 ans d'un million d'enfants et la création de 20 000 classes nouvelles. Mais les difficultés de l'après-guerre, puis la guerre d'Algérie, la démographie galopante des Algériens ne nous ont pas permis d'atteindre le but fixé. Au contraire, en 1956, 3 000 classes étaient détruites par les rebelles, 400 fermées par mesure de sécurité, 154 occupées par l'armée.


Penchons-nous sur l'évolution des faits : que se passait-il en Algérie avant 1830 ? L'enseignement était libre, en langue arabe, bien sûr, donné dans des écoles coraniques dont les maîtres étaient des religieux. On y apprenait par cœur les versets du Coran, par le procédé répétitif, sans analyse ni explication. C'était là le mode d'éducation scolastique du Moyen-Age en France. Le taleb apprenait l'écriture, un peu d'arithmétique. Cet enseignement n'atteignait que 22 à 24 % de la population, car les berbères ne parlaient pas l'arabe et les filles n'étaient pas admises dans ces écoles.


De 1830 à 1880 : On instaure alors l'enseignement mutuel. Les maîtres français enseignaient leur langue aux indig ènes qui, eux, leur apprenaient l'arabe. Puis, apparurent les écoles maures-françaises... puis, arabes-françaises. Un instituteur assure l'enseignement général et le français ; un adjoint indigène apprend l'arabe et la religion. Mais cette forme d'enseignement est combattue par l'enseignement coranique.
De 1880 à 1962 : Jules Ferry fonde les premières écoles rurales en Kabylie : 8 écoles financées par l'Etat français, confiées à des instituteurs européens, secondés par les tolba (pluriel de taleb) pour enseigner le Coran. Cette expérience connaît un franc succès.
En se servant de méthodes pédagogiques que ni Socrate, ni Montaigne n'auraient reniées, on réduisit la mémorisation et on privilégia le raisonnement et l'activité autonome.
Dès 1892 on compte 90 000 élèves dont 11 500 Musulmans, avec 1 % de filles.
En 1961, 109 000 élèves européens et 735 474 musulmans, dont 37 % de filles.
Les effectifs musulmans ont été multipliés par le facteur 64.


M. Saurier, que j'ai présenté dans mon introduction, écrivit à ce sujet : " La scolarisation en milieu musulman a donc été 18 fois plus rapide que l'accroissement de sa démographie juvénile qui compte pourtant parmi les plus fortes du monde ". L'enseignement français en Algérie s'est pourtant heurté à d'énormes difficultés. Dès 1930, les oulémas, savants théologiens, ont commencé à lutter contre la décadence de l'Islam en Algérie et à prôner l'enseignement coranique. Ils dispensent une profession de foi très nette : "L'islam est ma religion, l' Arabe est ma langue, l'Algérie est ma pa trie." Le Cheikh Ben Badis déclare de surcroît : " Nous disons que cette nation algérienne n'est pas la France, ne peut être la France, ne veut être la France. "
L'œuvre projetée était donc loin d'être achevée et se révélait difficile. Pour y remédier, la France avait créé dès 1955 des centres sociaux où l'on essayait de lutter contre l'analphabétisation rurale, par un apprentissage professionnel et par une assistance para-médicale pour les élèves et les adultes.

Evoquons maintenant la formation des maîtres :

Ils recevaient exactement la même formation qu'en France métropolitaine. L'école normale d'Alger-Bouzaréa fut en 1865, bientôt suivie de de Miliana, Constantine, Oran puis Bône, Tlemcen, Mostaganem, Orléansville et Sétif. Ces écoles formèrent des générations de jeunes maîtres et maîtresses qui, en sortant, se sentaient investis " d'une mission sacrée ". Au début, les élèves pourvus d'un brevet élémentaire y étaient admis, après avoir passé un concours. Ils y préparaient le brevet supérieur qui équivalait au Bac moderne, avec arabe obligatoire. Ils en sortaient avec un C.A.P. (certificat d'aptitude pédagogique). Plus tard, l'école normale substitue à la préparation du brevet supérieur celle du baccalauréat et joue le rôle d'enseignement secondaire. Les maîtres ne suffisant plus, devant l'expansion démographique, on eut recours à des instructeurs recrutés sur titres plus modestes mais formés par des stages pédagogiques (l'un d'entre eux est devenu célèbre, mais pour d'autres raisons, Enrico Macias). Beaucoup ont été affectés aux postes les plus déshérités, les plus exposés. Aidés et suppléés par l'armée, ils ont joué un grand rôle contre l'analphabétisation.

Quelle était la plupart du temps, la vie de l'instituteur dans le bled ? Que trouvait-il lors de sa première affectation ? Un douar souvent très isolé où il était le seul européen à la ronde. Une " école-gourbi ", selon l'expression de l'un d'entre eux, sans toit, avec un soi en terre battue, des tables et des chaises branlantes, un matériel de base inexistant. Son logement n'était guère plus reluisant. Souvent deux pièces, fort exiguës, au sol cimenté avec un évier dans un coin, sans eau courante, les toilettes à l'extérieur et à la turque, bien évidemment, sans électricité...

Les élèves ? Ils arrivent souvent de fort loin, à pied, et même pieds-nus en plein hiver, dans la neige, vêtus d'une pauvre gandoura, couverts de vermine, présentant des plaques de teigne sur le crâne, les yeux abîmés par le trachome et la conjonctivite, ignorant l'usage du mouchoir et souffrant de faim et de froid.

Devant tant de misères, l'instituteur se sent bien seul et bien faible. Il doit faire face cependant, en se heurtant aux habitudes, aux préjugés, à l'incompréhension. Il devient alors maçon, ébéniste,couvreur, pour réparer l'école et sa maison. Il se transforme en cuisinier, prépare sur le poêle, au fond de la classe, un repas chaud pour tout le monde. Il joue le rôle de médecin-infirmier : panse les plaies, soigne la teigne et le trachome, fait prendre la quinine contre le paludisme qui fait des ravages dans certains endroits, sans oublier d'avaler lui aussi, la petite dragée rouge pour éviter la maladie. Les parents le font venir chez eux, après la classe, pour soigner les enfants non scolarisés, dont les filles. Même le marabout fait appel à lui, quand ses formules cabalistiques restent sans effet. On lui demande aussi conseil pour les bêtes... On lui amène à l'école chèvres, moutons, veaux, mulets pour qu'il les soigne, comme chez le vétérinaire. Il se bat pour obtenir des communes mixtes vêtements et chaussures. Que lui envoie-t-on ? Des pantalons de velours, des chandails et de gros godillots. Il se transforme en jardinier : cela fait l'objet des cours du samedi après-midi. On plante des légumes qui serviront pour la soupe commune, mais aussi des arbres fruitiers et des fleurs, quand on a assez d'eau. L'enseignant a compris qu'il faut peu de sciences mais beaucoup de pratique :
" il faut que l'instruction se révèle aux yeux des Arabes et des Kabyles par un avantage matériel immédiat" .

Enfin et surtout, c'est le pédagogue qui doit apprendre à ce petit monde, réparti en divers niveaux, à lire, à écrire, à parler, à compter. Il donne des cours de morale, d'histoire, d'instruction civique et de géographie. Après l'école, il aide les adultes qui, au bout d'un certain temps, ne peuvent plus se passer de lui. Il leur enseigne surtout l'hygiène et l'agriculture. Il leur apprend à améliorer les cultures de la région et à introduire de nouvelles plantes qui pourraient s'y développer. Cette partie du rôle que joue l'instituteur est considérable. Il y aurait tant de choses à dire à ce sujet ! Dans les villages plus importants, il est aussi le secrétaire de mairie, l'écrivain public. Tout cela paraît difficile pour un homme, mais imaginez dans la même situation une jeune maîtresse, fraîchement émoulue de l'école normale, souvent célibataire. Quand la nuit venait, la plupart d'entre elles dormaient avec une arme sous l'oreiller de peur d'être attaquées et violées. Il fallait à ces jeunes maîtresses se faire accepter par une population dont les hommes la regardaient avec méfiance, sinon mépris.
Dans le M'Zab, les conditions étaient un peu différentes selon M. Rodi, directeur d'école honoraire, retiré à Aix-en-Provence, qui exerça chez les M'Zabites, très intelligents, forts en calcul, mais souvent sujets à de gros problèmes ophtalmiques. Les classes y étaient mieux équipées mais souvent très lourdes : 66 élèves au cours préparatoire, pas d'électricité, un ravitaillement qui n'arrive que difficilement, pas de pharmacie, un médecin seulement, pas de matériel scolaire, des scorpions dans la classe.

Le contact avec les officiers et les sous-officiers qui représentent l'administration locale est souvent difficile alors que les rapports sont excellents avec les autorités musulmanes et la population.

Je tiens à rapporter ce témoignage émouvant de M. Rodi : " Marié en 1938, ma compagne a été atteinte d'une tumeur maligne de la moelle précervicale dès le début de 1939, à la septième vertèbre. On a mis près de trois ans à établir le diagnostic exact. En 1938, j'enseignais à Ghardaïa avec ma femme. Congé de maladie sans solde pour elle à partir de 1939. Démobilisé. Retour de la drôle de guerre 39-40. Je laisse ma femme absolument paralysée à Alger, chez ses vieux parents et retourne prendre mon poste à Ghardaïa... Début 1941, un télégramme m'apprend qu'on a découvert la tumeur, qu'on peut opérer (risques de survie : 1 chance sur 5... Demande d'autorisation). Catastrophé, j'en parle à des amis, pères d'élèves, commerçants à Ghardaïa. A cette époque, pas de sécurité sociale. On parle des frais d'hospitalisation et des suites possibles (séquelles, paralysie, pas de maternité ... ). La nuit tombe, je rentre seul chez moi, plus qu'angoissé. Un heure après, on frappe à ma porte : mes deux amis m'zabites viennent, disent-ils, passer un moment avec moi, boivent le thé, puis me quittent en me remettant un paquet très ordinaire. "Tu l'ouvriras demain, c'est pour ta femme... " Le paquet contenait, en billets de banque, le montant du coût de l'opération chirurgicale que devait subir ma femme le surlendemain, accompagné de quelques lignes écrites maladroitement sur un vilain papier d'épicier, disant : 20" Dieu est grand. Si ta femme est sauvée, tu le remercieras, si elle meurt, mektoub ! Ne te préoccupe pas de nous rembourser tu ne le feras que si tu le désires et si tu le peux... "

" Combien d'instits ", français, exerçant en métropole ont-ils reçu un tel témoignage d'estime humaine ? Et les M'zabites sont réputés pour leur sens de l'économie ! Dieu a dû les entendre : ma femme opérée en 1941 vit toujours à mes côtés. Je n'ai pas eu à utiliser les fonds " donnés", donc, je les ai rendus. "

Plus tard sera créée par M. l'inspecteur général Prigent, vice-recteur de l'académie d'Alger et beau-père de l'une de nos amies de l'U.A.A.L.A.* responsable du Sud-Ouest, une école nomade du Hoggar : 5 classes sédentaires àTamanrasset et 3 classes nomades suivaient les déplacements de tribus pour les enfants de Touareg. L'instituteur était logé sous une tente de 3 m sur 3 et le matériel transporté à dos de chameaux et de mulets.

Remontons maintenant vers la Kabylie où nous suivons toujours M. Rodi aux environs de 1945. Il utilise déjà une pédagogie très moderne à la Freinet : il fait rédiger un journal de classe, il établit une correspondance interscolaire avec la France, la Belgique, la Suisse. Avec l'argent de la vente des produits du jardin scolaire, il emmène les enfants visiter le port d'Alger, l'aéroport de Maison-Blanche, les ruines de Tipaza, le barrage du Hamiz. Ses élèves deviendront des commerçants, des artisans, des fonctionnaires, des instituteurs, des professeurs. L'un d'eux sera caïd.

Retourné en 1975 en Algérie, il s'aperçoit avec satisfaction que son action n'a pas été vaine : les maisons y sont plus propres, plus confortables, les enfants mieux tenus ; beaucoup de familles ont un réfrigérateur, une radio et même la télévision.

Dans les villages du Nord de l'Algérie, les instituteurs et les institutrices sont plus heureux, considérés comme des notables, au même titre que les médecins, pharmaciens ou notaires. Ils sont respectés et aimés. Pourtant, ils ont payé un lourd tribut à la guerre. Beaucoup ont été tués à leur poste. D'ailleurs, c'est un couple d'instituteurs, les Monnerot, qui fut agressé le 1er novembre 1954, ce qui marqua le déclenchement des événements que nous connaissons tous.

Que ce soit dans le bled, les villages, les villes, avec quelle compétence, quel amour de leur métier et des enfants, ils les ont amenés, quelquefois dans les pires conditions, souvent contre la volonté des familles, jusqu'au certificat d'études - et quel certificat d'études ! - Ceux qui le passaient en savaient plus sur certains points que nos bacheliers d'aujourd'hui.

Je veux évoquer ici le cas d'un Algérien qui finit à un haut poste de l'administration du Gouvernement Général. Elevé par son oncle, puisqu'orphelin de père, il gardait les moutons dans les champs. Son oncle pensait que cela lui était plus utile que d'aller à l'école. Or, l'instituteur du village avait perçu les qualités et l'intelligence de cet enfant. En cachette, il lui apprit à lire et à écrire. Usant d'une patience étonnante et d'une volonté farouche, il s'employa à persuader l'oncle qu'il entravait le bonheur de ce petit, si bien que celui-ci finit par céder. L'enfant passa l'examen d'entrée en sixième où il fut brillant à tel point qu'il sauta la cinquième, puis la troisième. Il se retrouva à l'âge normal au baccalauréat qu'il passa avec mention. Aidé par des bourses, il prépara l'entrée à Polytechnique où il fut reçu major de sa promotion, comme il en sortit ; tout cela grâce, au départ, à cet instituteur anonyme.

Rendons hommage aux Européens, comme aux Indigènes qui se sont attelés à cette noble tâche. Ah ! les instituteurs indigènes ! L'école de la Bouzaréa en a formé 800 de 1883 à 1924, avec une prédominance de Kabyles qui redoutaient d'être nommés en tribus arabes où ils étaient mal acceptés. En 1926 l'un d'eux écrivait : " La France est un grand pays, riche et généreux. " Leur ambition est de préparer leurs élèves à devenir Français.

Mais, a écrit M. Morel dans un remarquable mémoire soutenu devant la Faculté d'Aix en 1969:
" Le destin a fait de nombreux Algériens des hommes à cheval sur deux sociétés : leur groupe ethnique originel, arabe ou berbère, et la société française, les obligeant à réaliser ce bond de mille ans qui les séparaient. "

Un Algérien a dit en 1938 : " Qui mieux que les indigènes formes a l'école française sont en état de comprendre l'oeuvre qui s'accomplit dans ce pays et d'en faire goûter les douceurs à ceux au profit desquels elle se développe. "

Il est un instituteur indigène dont beaucoup parmi vous ignore l'existence et qui fut en tout point remarquable. On l'appelait affectueusement le père Fatah. Il fit partie de la première promotion d'élèves-maîtres musulmans et compte 50 ans de service : Instituteur adjoint à l'école arabe-française de la rue Porte-Neuve, M. Fatah travaille un an sans être payé, car l'administration n'avait pas voulu nommer de remplaçant après le départ du maître en poste, parti à la retraite. Il n'eut pas le courage de laisser les enfants sans instituteur et il consentit à travailler sans profit pécuniaire. Par la suite, son mérite fut reconnu et il reçut la Légion d'honneur en 1922 des mains du recteur Ardaillon. A cette occasion, il remercia la France d'avoir fait de lui ce qu'il était devenu. Il rend, et je cite, " un précieux et cordial hommage de gratitude à la France républicaine, sa patrie d'adoption, flambeau de la civilisation répandant à travers le monde les idées de bonté et de liberté, distribuant l'instruction à tous ses enfants de la métropole et de ses colonies sans distinc tion de race et de religion. "
Voici le dernier hommage rendu sur sa tombe, le 29 avril 1928, par l'inspecteur d'académie : " M. Fatah est un précurseur. C'est lui qui a fondé les deux écoles les plus anciennes de la ville d'Alger: celle de la rue Médée et celle de la Rampe Vallée qu'il dirigera jusqu'à la fin. M. Fatah était d'ailleurs particulièrement qualifié pour réaliser cette liaison délicate qui s'opère, par l'école, entre la pensée française et l'âme indigène. Par ses origines, par ses impressions d'enfance, il avait été pénétré par cet enchantement dont l'islam sait envelopper les esprits et puis l'éducation française était venue. Il n'avait rien oublié de ses croyances premières et c'est parmi les tombes musulmanes qu'il dormira de son dernier sommeil, mais sa foi, pour solide qu'elle fût, n'avait rien d'étroit ni d'exclusif. A ce haut souci de dignité, il joignait un esprit libéral, une parfaite tolérance, fruits de la culture française dont il proclamait l'éminente fécondité. " A ses yeux, cette culture devait éveiller les esprits et préparer les jeunes indigènes aux exigences d'une vie nouvelle.

D'autres Algériens, dont M. Ibazizen, auteur du " Pont de Berek'Mouch ", paru en 1979, ont rendu hommage aux instituteurs indigènes. Né lui-même dans la tribu des Ait Yeni, au village d'Aït-Larba, il devint avocat, conseiller de l'Union française, premier Algérien à faire partie du Conseil d'Etat en 1958. Son père fut le premier élève-maître kabyle de la première école française de kabylie. Il dit à son propos : " Ce qu'il enseignait, c'était d'abord la France, in globo. L'approfondissement ne venait qu'après. Le capital culturel de celle-ci, sa puissance matérielle, son rayonnement intellectuel l'avaient saisi, tout jeune, par comparaison avec la pauvre, la chétive et ignorante Kabylie. Il se la représentait, la sentait au fond de lui. Il l'idéalisait à travers ses premiers maîtres et leur enseignement... Ceux-ci exerçaient leur influence sur les jeunes esprits réceptifs et ils leur représentaient la France comme un pôle attractif. La France, identité énorme et prestigieuse au regard des yeux neufs de mon père qui s'ouvraient sur des révélations et des perspectives insoupçonnées. Un voyage offert gracieusement en 1889 par le Gouvernement Général au premier groupe d'instituteurs autochtones, le confirmera dans sa pleine adhésion et son enthousiasme. C'était l'année de la brillante Exposition Universelle de Paris, il en reviendra " avec la Tour Eiffel dans la poche ", comme il disait pla isamment. Ebloui, captivé, à jamais. "

M. Ferhat Abbas, lui-même, élève de l'école primaire de Djidjelli, puis boursier au lycée de Constantine, plus tard pharmacien à Sétif, déclara: " C'est bien la pensée française qui est à la base des principes de notre vie morale. A l'empirisme du patrimoine laissé par nos parents et la tradition, l'âme des écrivains français est venue apporter une explication, si j'ose dire, scientifique, rationnelle. " Il avait foi dans l'école française, mais se sentait, comme tant d'autres, déchiré entre deux cultures.

M. Jacques Morel, dont j'ai déjà cité des passages, montre à quel point les instituteurs d'origine algérienne ont compris que leur évolution ne serait jamais tout à fait complète s'ils n'obtenaient pas leur naturalisation. Le recteur Hardy dit à ce propos : " Je crois pouvoir affirmer, qu'à l'heure présente, les instituteurs indigènes sont de tous les musulmans d'Algérie, ceux qui sont le plus franchement attachés à l'oeuvre française. lls se rendent compte qu'ils doivent tout à la France, et c'est avec l'aide de la France qu'ils entendent conduire leurs frères de race au mieux-être."

A côté de l'école laïque, les écoles libres ont joué un grand rôle. Souvent religieuses, protestantes ou catholiques (pensons aux Jésuites, aux Lazaristes, aux Frères de la Doctrine et des écoles chrétiennes, aux Pères Blancs ... ), elles ont contribué à répandre l'instruction française et ont formé 17 000 enfants dont 5 000 musulmans pour le seul enseignement primaire. Les écoles judaïques, plus discrètes, facilitaient l'assimilation de beaucoup de juifs indigènes. La révocation de la loi Crémieux, suivie de l'exclusion des élèves et des enseignants juifs, entraînera une augmentation rapide de ces écoles dont la réputation était méritée.

Les médersas d'Alger, de Constantine, de Tlemcen, créées par la France, dispensaient un enseignement libre de la langue arabe à un niveau plus élevé que les écoles coraniques. On y étudiait le droit, la littérature orientale, l'arabe classique, la théologie approfondie. En 1951, elles deviennent des lycées franco-musulmans.

D'autres établissements ont fait le lien entre l'enseignement primaire et le secondaire :

- Les écoles primaires supérieures (E.P.S.) qui comprenaient des sections générales, des sections commerciales ou préparatoires aux Arts et Métiers. Plus tard, ces écoles deviendront des collèges modernes.

- Les cours complémentaires fonctionnaient avec du personnel de l'enseignement primaire et furent développés en milieu rural, avec cours d'apprentissage. ils intégraient les anciennes écolesouvroirs féminins spécialisées dans 20la confection des tapis, des tissus, de la broderie, de la couture, du travail du cuir et du cuivre, tout l'artisanat artistique pour la survivance des arts algériens. On y ajoute bientôt l'enseignement ménager. Les Cours complémentaires deviennent en 1959 des lycées d'enseignement technique conduisant à un C.A.P. ou à un B. E. P.

De 49 à 61, la population d'élèves musulmans passe de 55 à 78 %.

En 1961 on crée à Maison-Carrée, l'Ecole normale nationale d'apprentissage.

Il - L'enseignement secondaire

Nous avons vu que, progressivement, ces établissements, à l'origine primaires, se sont transformés peu à peu en lycées classiques techniques et modernes. Il existait en 1835 à Alger un lycée avec 10 élèves et un institut secondaire à Constantine. Puis, 4 collèges sont créés à Oran, Mostaganem, Bône et Philippeville. On arrive en 1959 à 25 lycées et 24 collèges.

Le Grand lycée impérial d'Alger est devenu le lycée Bugeaud. Il a donné naissance au Petit lycée, appelé plus tard "Gautier", puis à celui de Ben-Aknoun. Pour les filles s'ajoutait au lycée Delacroix, fondé en 1903 et appelé pendant longtemps " la Ligue ", son annexe à partir de 1914, le lycée Fromentin dont le recteur Gau disait qu'il était "unique en France, par sa conception et sa situation, pièces maîtresses idéales, mais difficile à reproduire. "

Puis, beaucoup de beaux lycées furent construits un peu partout en Algérie dans les principales villes jusqu'à la veille de l'indépendance. 1 500 professeurs avaient en charge leurs élèves.

Nous avons tous en mémoire des noms, des visages de professeurs qui nous ont marqués. Beaucoup étaient excellents, remarquables même. Venus de Métropole ou nés en Algérie, ils avaient tous l'amour de la France, de sa langue, de sa culture, de leur métier, une rigueur certaine dans la façon d'enseigner. Ils nous ont transmis des méthodes de travail, une ouverture d'esprit, une exigence envers nous-mêmes qui nous ont marqués dans nos différentes professions et dans la conduite de notre vie.

Le niveau des études secondaires en Algérie était élevé : le bac d'Alger était considéré comme l'un des plus difficiles de France. Quand on n'arrivait pas à l'obtenir, là-bas, on venait... à Montpellier où il était réputé plus facile.

Pour diriger ces établissements, des hommes et des femmes émérites. Je me souviens toujours avec émotion de la directrice que je connus comme élève à Delacroix et des proviseurs, directrices, censeurs qui m'ont encouragée, soutenue et aidée les premières années de ma carrière. Qu'ils en soient remerciés!

Les établissements secondaires y étaient souvent très beaux, grandioses même. J'ai parlé du lycée Fromentin, un ancien grand hôtel d'Alger, le " Splendid " situé à Mustapha-supérieur dans une pinède dominant la ville et sa superbe baie. Sept bâtiments modernes avaient été ajoutés tout autour du bâtiment central dans un campus à l'américaine.

Mais qui a oublié, parmi les plus anciens d'entre nous, les distributions solennelles des prix au lycée Bugeaud ? Ses escaliers monumentaux s'ornaient de tapis rouges et de plantes vertes. Les spahis, dans leur grande tenue rouge et blanche, y montaient la garde, sable au clair. Je suis confuse de n'évoquer ici que les lycées d'Alger. Ce sont les seuls que je connaisse. Mais je sais que vous pensez tous avec émotion aux lycées que vous avez fréquentés dans les autres villes.

En conclusion, je dirai que l'oeuvre pédagogique mais surtout humaine, menée par la France en Algérie, fut énorme et un exemple pour beaucoup de pays. J'aurais pu évoquer aussi le nom de tant d'inspecteurs, de tant de recteurs, de chefs d'établissement, de professeurs et d'instituteurs tout à fait remarquables qui ont voué leur existence à cette noble tâche. Qu'hommage leur soit rendu : ils ont droit à notre admiration et à notre reconnaissance. La France a été l'auteur d'une épopée exceptionnelle à laquelle je suis fière d'avoir participé.

Pour terminer, un mot sur l'impact que nous avons laissé. Nous avons vu le témoignage de M. Rodi retourné en 1975 en Kabylie. Permettez-moi, enfin, de relater une expérience personnelle :
Au cours de l'année 1962-63, on comptait parmi nous peu de pieds-noirs, remplacés par des métropolitains qui avaient souvent, je l'ai constaté, du mal à se faire accepter. Mes relations avec les deux classes : 40 élèves algériens et 4 français dans chacune, ont été excellentes. C'est à moi que les parents les confiaient, me disant de les considérer comme mes propres enfants et de les corriger, en les battant même, si cela était nécessaire. Inutile de vous dire que je n'en ai rien fait. C'est à moi que les élèves venaient se plaindre qu'un de leurs professeurs, celui qui leur enseignait l'arabe, un Algérien comme eux, les traitait de " halouf ben halouf ", la pire des injures pour un musulman. Nous nous sommes séparés avec tristesse. Je pense souvent à eux. Ils m'ont longtemps écrit.

Je voudrais vous lire, avant de finir cet exposé, la lettre que l'un d'entre eux m'a envoyée. Elle est datée du 13 janvier 1964. Il m'avait adressé ses voeux auxquels j'avais répondu. Il m'écrivit à nouveau. (Le professeur de Français n'est pas très fier du style de son ancien élève, mais si vous saviez a quel niveau il était arrivé de son bled, en 5e, après l'indépendance

" Ma chère professeur,
C'est avec une grande joie que je me mets à table, que je vous écris cette lettre pour vous faire savoir de mes nouvelles et que je suis aussi très content de votre côté... Madame, si je tarderai pour vous rendre la réponse, vous m'excuserez. Parce que quand je vous écris une lettre, c'est comme celle que j'adresse à mes parents et même plus. Je vous ai classée parmi les meilleurs membres de ma famille... "
Suivent des détails sur ses progrès et sur les élèves de la classe que j'avais connus.
... Je souhaite à vous que cette année sera très heureuse que les autres précédentes, beaucoup de courage dans votre travail dont vous êtes chargée car vous êtes si gentille et que vous travaillez du coeur. J'adresse mes meilleurs souhaits de bonheur et beaucoup de succès à tous mes camarades européens et européennes de votre classe et un grand bonjour à tous. à bientôt (souligné par lui-même) ".A. H.

Je pense, comme l'écrivait mon élève dans cette lettre, que nous avons été des milliers, là-bas, à "travailler du coeur".

PAULETTE DECHAVANNE

in "l'Algérianiste" n° 75 de septembre 1996.

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