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Le maréchal de Saint-Arnaud, l'Algérie et la France

Écrit par Robert LAFFITTE. Associe a la categorie Géneralités militaires


Robert Laffitte a rencontré le maréchal de Saint-Arnaud dans l'Aurès... C'est, en effet, pour avoir traversé les gorges de Tighanimine, quelque quatre-vingts ans après le général de l'Armée d'Afrique, qu'il a découvert l'abondante correspondance échangée avec sa mère et avec son frère, avocat à Paris, au cours de la quinzaine d'années où il fit campagne en Algérie.
Ses recherches scientifiques — il est géologue — ayant conduit le professeur Laffitte à parcourir le pays d'est en ouest et du nord au sud, il a à maintes reprises retrouvé la trace de Saint-Arnaud. Ce personnage hors du commun a séduit le chercheur, qui lui a consacré une étude attentive et lui a rendu justice, au cours d'une conférence, prononcée le 7 décembre 1984 au cercle algérianiste de Toulouse. Conférence qui, à partir du présent numéro, fera l'objet d'une publication en plusieurs articles dans la revue.
Le professeur Robert Laffitte, dernier doyen de la faculté française des sciences d'Alger, a achevé sa carrière universitaire en qualité de professeur au Muséum national d'histoire naturelle.

1. — ENFANCE ET PREMIÈRES ARMES

Quoique l'action du maréchal de Saint-Arnaud ait eu une importance capitale dans l'histoire de l'Algérie et de la France, son nom est souvent oublié. Pour les Français hexagonaux, le plus souvent il n'évoque rien, et pour la majorité d'entre nous il fait penser avant tout à l'agréable bourg du plateau sétifien. Pourquoi ?

Car non seulement il fut l'un des héros de la conquête mais aussi le premier vainqueur de la guerre de Crimée, organisant l'armée française de la guerre franco-anglaise contre la Russie et remportant la victoire décisive de l'Alma. Peut-être cet oubli est-il dû au fait que, dans ces deux cas, il ne joua pas les tout premiers rôles. En Algérie il n'accéda pas au commandement suprême — le gouvernement général — ayant été seulement second comme commandant supérieur de la province de Constantine et, en Crimée, il mourut avant la victoire finale, œuvre de ses adjoints Canrobert, Pélissier et Mac-Mahon.

S'il joua, une fois, le tout premier rôle, ce fut en 1851 comme ministre de la Guerre du prince Louis-napoléon Bonaparte en réalisant le coup d'Etat qui allait porter le prince-président à l'Empire (le second) sous le nom de Napoléon III. Mais ce rôle, vu sous l'angle de l'actualité, est celui d'un fourrier de la dictature que l'on renvoie sans scrupule dans les oubliettes de l'histoire, ne retenant parfois de lui que les injures et les calomnies, viles et haineuses, comme celles dont Victor Hugo l'a abreuvé dans les Châtiments, le traitant de « chacal », de « bandit », de « tueur »... Et le poète fut suivi par bien d'autres aussi injustes que tendancieux.

Cet « oublié » est pourtant bien connu, grâce à ses lettres, publiées après sa mort par son frère à qui elles étaient le plus souvent adressées, lettres familières, non destinées à la publication, mais à cause de cela d'une sincérité absolue, et d'un ton simple et enjoué qui les rend agréables à lire d'un bout à l'autre des 600 pages de chacun des deux volumes qu'elles constituent. Qu'on en juge par de rapides citations : après la naissance de son fils en 1832 il écrit : « Tu rirais de me voir me lever au milieu de la nuit pour promener le glapissant, le vagissant, le vociférant individu. » Ou encore, en 1839, après deux mois d'hôpital, disant qu'il est allé « piquer une tête contre la porte de l'enfer mais le diable (l'a) renvoyé, ne voulant pas encore de (lui) ! Et, en 1843, alors veuf depuis longtemps, il songe à se remarier et fait part de ses réflexions à son frère : « Je suis dans le désert et je n'ai que des bédouines à épouser ; ça n'a pas de dot et encore moins de parfum. » Six ans plus tard, devenu général et récemment remarié, il écrit à sa femme d'un bivouac au sud de Bougie faisant allusion à ses tempes blanchissantes : « Je me porte bien, je suis de la race des poireaux, la tête blanche et le reste vert. »

Saint-Arnaud, né en 1798, fut orphelin dès l'âge de cinq ans. Sa mère et, après son remariage, son beau-père ne surent pas prendre d'ascendant sur la nature impétueuse du jeune homme et endiguer ses excès de toutes sortes. Ayant choisi la carrière militaire jeune officier, il fut mis à pied deux fois et. une troisième fois, dut même donner sa démission, ayant.déserté.

Mais le fond était bon et l'homme intelligent. Les remords viennent. Après avoir été réintégré dans l'armée en 1831 il a une conduite exemplaire car il veut racheter et effacer son passé. Arrivé lieutenant à Alger en 1837. il montre dans des circonstances difficiles un courage constant. Il s'avère merveilleux meneur d’hommes et, ce qui est précieux dans l'Algérie de ces années où tout est à créer, organisateur et administrateur hors de pair. Aussi, il quitte l'Algérie en 1851 comme général de division, commandant supérieur de la province de Constantine. Appelé à Paris par le président de la IIe République, le prince Louis-napoléon qui lui a confié le ministère de la Guerre et la charge du coup d'Etat qu'il projette, Saint-Arnaud impose son plan au président et c'est le 2 décembre 1851 et la prise de pouvoir par Napoléon III.

En 1854, Saint-Arnaud prend le commandement de l'armée chargée d'attaquer les Russes en Crimée. Il remporte une victoire totale grâce — c'est la première fois mais ce ne sera pas la dernière — aux éléments venus de l'Armée d'Afrique, zouaves et autres qui attaquent là où on ne les attend pas, à travers les escarpements rocheux et, tournant les soldats du tzar, mettent son armée en déroute.

Mais Saint-Arnaud, frappé par le choléra, meurt avant la victoire finale qui sera l'œuvre de trois autres généraux de l'Armée d'Afrique : Canrobert, Pélissier, Mac-Mahon.

Aujourd’hui ses cendres reposent dans la crypte des invalides aux côtés des plus grandes gloires militaire de notre pays

Mais l'intérêt primordial de ces lettres est qu'elles nous renseignent sur la vie de l'armée de la conquête, sur les relations avec les indigènes ou avec les autorités supérieures, à Alger ou au ministère de la Guerre. Ainsi, en 1848, Charon, gouverneur général timoré, n'ose pas prendre d'initiatives ; Saint-Arnaud écrit Il ne se mouche pas sans autorisation de Paris » ou encore : « II passe sa capote avec ménagement de peur de la mécontenter.»

Lorsqu'il ne s'adressait pas à sa famille il savait prendre le langage de la diplomatie, envoyant à Napoléon III, après la bataille de l'Alma, la dépêche suivante :
« Sire, le canon de votre Majesté a parlé : nous avons remporté une victoire complète. »

Ce style officiel contraste évidemment avec le ton enjoué de ses lettres familiales dans lesquelles il s'amuse à déformer les noms des personnes qu'il cite. Ainsi le général de Bourjolly devient « de Bourgvillain » s'il a à s'en plaindre. Quant au politicien d'extrême gauche Ledru-Rollin, il le nomme « Ledru-Coquin » ! Ces lettres à elles seules sont une documentation précieuse. En outre, un érudit, Quatrelles l'Epine, a consacré une merveilleuse biographie à Saint-Arnaud, situant tous les faits et gestes connus du maréchal dans leur contexte.

Il est donc assez facile de rassembler la documentation relative à la vie de ce maréchal de France.

*

Il eut pour père Dominique Leroy, avocat puis administrateur de justice sous la révolution, préfet sous l'Empire, et une mère, née Papillon de la Tapie, de petite noblesse récente, et, semble-t-il, sans titre authentique.

II naquit le 20 août 1798 et reçut le nom de baptême d'Arnaud. De sa petite enfance nous ne savons pas grand-chose...

Son père meurt le 21 août 1803. Avec un frère et une sœur plus jeunes, il reste à la charge de sa mère, âgée de vingt-trois ans seulement. Peu fortunée, elle obtient pour lui une bourse au lycée Napoléon, l'actuel lycée Henri-IV, un des quatre grands lycées de Paris, pépinière hier comme aujourd'hui d'hommes distingués. Le jeune Arnaud y fit des études brillantes, apprenant à manier avec aisance la langue française, ce qui, en d'autres circonstances, lui permettra de faire preuve d'une grande éloquence dans ses interventions au Parlement.

Outre le latin, base des études secondaires de l'époque, il apprit l'anglais et l'espagnol avec une extrême facilité. Doué d'une bonne oreille il devint excellent musicien et, vif de corps et d'esprit, il se distingua en escrime. 1814 arrive. Sa vie studieuse est interrompue par l'invasion. Paris capitule le 31 mars. Aussitôt il s'engage dans la garde nationale, il n'a pas seize ans, et y sert comme cavalier du 1 er avril 1814 au 26 décembre 1815, date à laquelle il passe dans la garde royale commandée par le comte d'Artois, frère du roi et futur Charles X. Celui-ci, pour le féliciter de son allure et de sa vivacité, remarque un jour qu'il devrait s'appeler Achille et non Arnaud. Cela ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. Désormais, le jeune Leroy, qui sait l'importance d'une particule nobiliaire sur une carrière militaire, se fera appeler Achille Leroy de Saint-Arnaud, expliquant non sans malice qu'il veut bien être Achille mais sans abandonner son saint patron Arnaud.

Ce changement d'état civil lui sera confirmé tout à fait officiellement par ordonnance royale du 12 mai 1840, après que ses premiers hauts faits en Algérie lui eurent valu la Légion d'honneur et l'estime générale. Au début de 1816 il est garde du roi à la compagnie de Gramont, ce qui lui vaut, par équivalence, un grade d'officier dans l'armée. Cette garde du roi était presque exclusivement composée de jeunes nobles, tous ou presque tous très fortunés. Dans ce milieu brillant, le jeune Saint-Arnaud ne détonne pas le moins du monde, au contraire, mais prend des goûts de luxe. Pour y tenir son rang et parce qu'il remporte des succès féminins, il fait dettes sur dettes. Ses frasques, trop nombreuses pour passer inaperçues, lui valent d'être mis en non-activité le 1er janvier 1817. Cela n'interrompt pas sa vie dissipée, mais il est nommé sous-lieutenant d'infanterie en Corse en 1818 puis dans les Bouches-du-Rhône en 1819. La vie de garnison convient mal à son exubérance et à son impulsivité. Une discussion avec son chef de bataillon tourne mal. Il le provoque en duel ! Son colonel intervient et le voilà de nouveau mis en non-activité.

Alors, pour s'occuper et s'instruire, il lit beaucoup, ce qui est louable, mais pour payer ses dettes il s'adonne au jeu, ce qui ne l'est pas. En 1822, à Baden-Baden, il fait la connaissance d'un général allemand, ancien de la Grande Armée napoléonienne, qui l'engage pour aller se battre pour l'indépendance de la Grèce, alors sous le joug des Turcs. Aventure sans lendemain car les Grecs, pillards et déloyaux, lui déplaisent. Après moins d'un an de guérilla il rentre en France où il reprend une existence de petites aventures. II fait tous les métiers, acteur sous le nom de Florival, il donne des leçons de français, d'italien, d'escrime, de musique, de gymnastique... Cependant, le 9 mai 1827, il réussit à obtenir sa réintégration dans l'armée comme sous-lieutenant au 49e d'infanterie à Vannes et, peu après, se porte volontaire pour convoyer un détachement vers la Martinique. L'embarquement est prévu pour le 4 octobre à Brest mais ce jour-là pas de Saint-Arnaud ! Il a appris que son beau-père a agi en sous-main pour qu'à son arrivée à Fort-de-France il soit affecté aux troupes de garnison dans l'île. Le brave homme était las des frasques de son beau-fils ! Furieux, Saint-Arnaud disparaît et le convoi part sans lui. Résultat: il est considéré comme déserteur et sa démission n'est acceptée qu'après qu'il ait subi quinze jours d'arrêts de rigueur.

Sa vie d'aventures recommence alors. On sait qu'il est recherché par la société des gens du monde, riches et oisifs, qui apprécient son esprit vif et original, sa distinction certaine, son dilettantisme. Un pouvoir d'adaptation étonnant lui permet de se trouver à l'aise dans toutes les situations. Il s'offre à tous les emplois comme, par exemple, celui de secrétaire pour riche voyageur à qui il sert d'interprète.

Ayant mis des distances avec ses créanciers, il a acquis, à l'étranger, la maîtrise de l'anglais, de l'italien, l'espagnol. On le retrouve en agréable compagnie, aux prises avec un commissaire de police qui, à la demande d'un mari, recherche une femme ayant quitté le domicile conjugal... II est ténor dans une troupe lyrique à Bruxelles... Tout cela non sans être saisi de regrets et du désir de rompre avec cette vie irrégulière. Il songe même à entrer dans les ordres ! Mais cela ne lui est pas possible, car il a tué un homme, certes dans des conditions loyales, en duel régulier et sans que des poursuites aient été engagées contre lui. Cet épisode lui fera dire plus tard qu'il a fait tous les métiers, sauf celui de chef de brigands, et que sans ce brave homme qui lui a rendu le service de se faire tuer par lui, il dirait peut-être la messe au lieu d'exercer le commandement supérieur à Milianah !

Résumant pudiquement cette période de sa vie, son frère écrira dans l'introduction des deux volumes de lettres qu'il fait publier après sa mort : « Il eut une jeunesse orageuse et fut le héros de plus d'une aventure romanesque. »

Mais le temps faisait son œuvre. L'enfant gâté par une mère trop indulgente avait bon fond et tendait à mener une vie moins vaine. Une demande de réintégration dans l'armée, sous Charles X, est repoussée. Une seconde, sous Louis-Philippe, donc après l'expédition d'Alger, est agréée, en raison du besoin d'officiers et, le 22 février 1831, le sous-lieutenant Saint-Arnaud est affecté au 64e de ligne en garnison à Brest.

Notre homme, mûri, est bien décidé à rompre avec ses errements du passé. Peu à peu, il paye ses dettes, grâce surtout à l'aide de son frère, une âme d'élite qui, ayant hérité d'un oncle, consacra un tiers de la somme à doter sa sœur, un tiers à aider son frère à se libérer de ses créanciers, ne gardant qu'un tiers pour lui. Saint-Arnaud, mettant sa vie privée en accord avec sa nouvelle situation, épouse la fille d'un officier de marine à la retraite, Laure Pasquier, qui lui donnera deux enfants, un garçon et une fille. II mène dès lors la vie d'un officier, au hasard des affectations et des circonstances : lutte contre les chouans au cours de laquelle il fait son devoir avec tact et énergie, ne s'attirant que des compliments. En 1831 il est lieutenant. La guérilla contre les chouans cesse avec la capture de la duchesse de Berry arrêtée à Nantes. La captive est internée à Blaye, sous la surveillance de Bugeaud, tandis que le 64e fournit le contingent chargé de la garde. Le général apprécie le lieutenant et le prend comme officier d'ordonnance, ce qui en fait l'officier de liaison avec la duchesse, tâche délicate à cause de ses résonances politiques (Bugeaud dût se battre en duel contre un député légitimiste qui l'avait calomnié !) dont Saint-Arnaud s'acquitte à la satisfaction de tous. Après la naissance d'un enfant pendant sa captivité, la duchesse est libérée et envoyée à Naples sous la garde de Bugeaud assisté de Saint-Arnaud. Cette mission diplomatique menée à son terme, Saint-Arnaud rejoint son régiment à Bordeaux.

In : « l’Algérianiste »n° 30 de 1985

2. —LE BAROUDEUR ET L'ADMINISTRATEUR

Saint-Arnaud change plusieurs fois de garnison, après Bordeaux il est affecté à Belfort puis à Paris. Le 22 mars 1836, il a le chagrin de perdre sa femme. Dès lors, il multiplie les démarches pour être envoyé se battre en Afrique.

Il est affecté à Pau, comme lieutenant, dans un bataillon de Légion étrangère en formation, qui va être envoyé en Algérie. Laissant ses enfants à la garde de son frère, il s'embarque à Toulon et arrive à Alger le 14 janvier 1837. Il s'émerveille au spectacle d'Alger vu de loin, mais il change d'avis en entrant dans : « la plus sale, la plus dégoûtante ville du monde au physique comme au moral »,,il déplore qu'après six ans d'occupation on n'ait rien fait pour aménager la ville. Disant que : «ce n'était pas la peine de détruire un nid de pirates, pour construire une caverne de voleurs».

Saint-Arnaud, qui veut effacer le mauvais souvenir de son passé, s'attache avec ardeur à former ses hommes. Lieutenant ancien, doué de beaucoup de jugement et d'autorité, on lui adonné le commandement d'une compagnie «de voleurs, de pillards et d'ivrognes». Son énergie, sa patience, son expérience des hommes font merveille. Le résultat est vite là ; sa compagnie est toujours désignée pour les coups durs. Il écrit à son frère :« Quand il fallait sauter de Kouba à Maison-Carrée, à Birkadem ou à Tixeraïn... ma compagnie était toujours désignée la première car je l'avais formée à être prête sac au dos en une heure de temps, tout fini, tout paqueté, comptabilité faite et moi le premier prêt. » Son expérience de la guérilla en Grèce, puis contre les Chouans, lui avait appris que la rapidité est un atout capital.

Premier fait d'armes sérieux, l'attaque de Blida, au cours de laquelle il est en difficulté avec sa compagnie pour avoir trop scrupuleusement appliqué les instructions qui lui intimaient d'avoir à laisser le temps, en attaquant les douars, aux femmes et aux enfants de s'éloigner. Il a plusieurs tués autour de lui, mais finalement emporte ses objectifs dans des conditions telles qu'il est aussitôt proposé pour le grade de capitaine. Il sera nommé le 15 août 1837. Sa joie est cependant troublée. Ses créanciers le poursuivent, et cela durera encore des années, jusqu'à ce qu'il finisse par tout payer avec l'aide constante de son frère. Il doit supporter une autre plaie : la maladie qui, elle, le poursuivra jusqu'à sa fin. Dès cette première année il se plaint de « gastrocéphalite » (?)

***

La prise de Constantine. — Cette ville, défendue par son site, par ses murailles partout où la nature ne l'a pas pourvue de défenses suffisantes, occupée par une forte garnison turque et par des auxiliaires kabyles munis de fusils peut-
être moins précis mais ayant une portée supérieure à ceux de l'armée française, dotée de nombreuses pièces d'artillerie, a déjà repoussé en 1936 l'assaut de Clauzel.


Lamoricière et ses zouaves à l’assaut de Constantine, 13 octobre 1837
( Dessin de Féry d’après une gravure de l’époque )

Le 11 octobre 1837, le début du combat pour Constantine est engagé par l'artillerie : les batteries françaises s'efforcent de créer une brèche dans les murailles, en un lieu que tous les Constantinois appelleront " place de la Brèche ". Dès avant l'assaut, Damrémont sera tué par un boulet! Le 13 octobre 1837 a lieu l'assaut qui commence par l'escalade de la «brèche», mais celle-ci est doublée vers la ville d'une deuxième enceinte presque intacte. Ce sont des épisodes douloureux : la première vague d'assaut en partie ensevelie sous l'explosion d'une poudrière turque, suivie d'une affreuse bataille de rues contre Turcs et Kabyles qui se battent courageusement.

Saint-Arnaud s'est élancé, un des premiers, dans la brèche ouverte par les canons. Laissons-lui la parole : « En arrivant sur la brèche, au lieu de pouvoir pénétrer dans la ville comme on le croyait, la première colonne est arrêtée par un deuxième mur d'enceinte, toutes les murailles, toutes les fenêtres sont garnies de turbans. C'est un mur de feu que l'on a devant soi... Les Français tombent mais ne reculent pas. A ce nouvel obstacle, le cri : «des échelles! des échelles!» est partout répété... C'est dans ce moment qu'eut lieu la terrible explosion... Un silence de mort succède un instant au tumulte. Ceux qui restent debout, repoussés par la force de l'explosion, cherchent un point d'appui sur leurs sabres, leurs voisins ou le mur de gauche. Les plus près du haut de la brèche essuient leurs yeux pleins de terre, de poussière et de poudre et sont un moment suffoqués. Mais alors s'offre à tous les yeux le plus horrible spectacle... Les malheureux qui ont conservé leurs membres et qui ont pu sortir des décombres fuient vers la batterie et descendent la brèche en courant et en criant :. Sauvez-vous, nous sommes tous perdus, tout est miné, n'avancez pas, sauvez-vous ! Quand je me rappelle ces figures brûlées, ces têtes sans cheveux, sans poil et dégouttantes de sang, ces vêtements en lambeaux, tombant avec les chairs, quand j'entends ces cris lamentables, je m'étonne que ces fuyards n'aient pas entraîné la deuxième colonne... »

«Je criais à mes soldats : A moi la Légion, à la baïonnette! Ce n'est rien, c'est de la mitraille... En avant ! En avant ! Et je me précipitai le premier dans le gouffre, où, sur ma conscience, j'attendais une seconde explosion, je croyais que c'était une mine, qu'elle devait être suivie d'une deuxième (en réalité on comprit plus tard qu'il s'agissait d'un dépôt de munitions turc qui venait de sauter par hasard).

« Environ cent hommes des nôtres, tant de zouaves que du 2e léger et compagnie franche dormaient sous les décombres. La Moricière, blessé, était emporté par les zouaves.
«Alors, frère, nous nous jetâmes dans la ville. Les Turcs se défendaient avec le courage du désespoir. Ils faisaient feu et nous les tuions rechargeant leurs armes; ce sont d'admirables soldats; la baïonnette n'en laissa pas un vivant : on ne faisait pas de prisonniers. »
Avançant dans le dédale des ruelles de la Constantine turque et judéo-kabyle, il est arrêté par une barricade : «le sabre à la main, aux cris de «hourra » mieux connu de mes soldats étrangers, aux vociférations de «en avant la Légion!9 je me jetai sur la barricade que je franchis en sautant de l'autre côté au milieu des Arabes. Cette chute me sauva, car toutes tes balles me passèrent au-dessus de la tête; on me tira de si près que ma capote fut brûlée par la poudre, mon fourreau de sabre traversé d'une balle».

Et la barricade prise, Saint-Arnaud continue, dans une rue qu'il faut prendre maison par maison, car il n'est encore qu'à trois cents pas de la brèche. C'est le corps à corps continu, sanglant, meurtrier où force et cou­rage ne suffisent pas ; il dirige ses hommes, les uns rasent les maisons de droite pour tirer à gauche et réciproquement. Avançant lentement ils arrivent à la caserne des soldats du bey dont la porte enfoncée permet l'assaut.

« Quelle scène, frère, quel carnage ! Le sang faisait nappe sur les marches. Pas un cri de plainte n'échappait aux mourants; on donnait la mort et on la recevait avec cette rage du désespoir qui serre les dents et renvoie les cris au fond de l'âme... Les Turcs cherchaient peu à se sauver et ceux qui se retiraient profitaient de tous les accidents des murs pour faire feu sur nous.

Le combat continue. Le colonel Combes qui commandait la Légion et a rejoint Saint-Arnaud il est blessé mortellement à côté de lui, puis il retrouve le commandant Bedeau qui le félicite en le voyant : «sabre d'une main ensanglantée, yatagan pris à un Turc de l'autre, la figure et les mains pleines de sang » lui donnent l'air un peu «boucher ».

Il continue à s'enfoncer dans la ville jusqu'au moment où il rencontre un Arabe qui montre un papier qu'il élevait au-dessus de sa tête et qui n'était autre qu'une lettre des principaux habitants au général Valée, pour rendre Constantine à discrétion.

Saint-Arnaud avait fait preuve de courage et d'impétuosité, mais aussi de discernement, prenant souvent l'adversaire de court par sa rapidité. Parmi tous les officiers qui chargeaient à la tête de leurs troupes, Saint-Arnaud est de ceux qui se sont le plus exposés, ce dont témoignent les balles qui avaient traversé sa capote, percé le fourreau de son sabre, sa casquette. Cela prend toute sa valeur quand on sait qu'il y eut pendant ce combat un tué sur 24 hommes, mais 1 sur 6 parmi les officiers.

Saint-Arnaud, dont la conduite avait fait l'admiration de tous, est cité à l'ordre de l'armée et nommé chevalier de la Légion d'honneur. Mais, et ce sera une constante de sa vie en Afrique, épargné par les balles, il sera frappé par la maladie. Pendant le retour sur Bône il est victime du choléra, à deux doigts de la mort, et c'est, convalescent, sur son lit d'hôpital, qu'il reçoit la croix, des mains du général Trézel

***

Nouvelles tribulations, nouveaux faits d'armes. — En 1838, Saint-Arnaud revient à Kouba où d'autres soucis l'assaillent, des soucis d'argent : aux créanciers qui retrouvent sa trace parce qu'on a parlé de lui, s'ajoute l'Administration qui, dans l'armée aristocratique de la Restauration a supprimé les indemnités pour pertes au combat et en plus lui réclame pour sa part les équipements de ses hommes perdus au cours de la campagne «672 F 74 centimes» soit trois mois de solde! Heureusement sa famille l'aide, son frère surtout et même son beau-père — le père de la femme qu'il a perdue — qui lui envoie 150 F en se privant, puisque, sans fortune, il ne vit que de sa retraite de capitaine de frégate.

Saint-Arnaud a gagné l'estime de tous et l'admiration de ses adversaires ; un fait en témoigne, en mars 1838, une revue a lieu dans la plaine de Mustapha — notre champ de manœuvre — passée par le maréchal Valée qui a près de ui Ben Aïssa, le chef de la défense de Constantine, assigné à résidence près d'Alger mais traité honorablement en ennemi loyal. Ben Aîssa témoigne de son admiration pour Saint-Arnaud en s'élançant vers lui et en lui baisant les mains!

Tribulations dans l'Algérois, courte expédition à Djidjelli, campement dans la Mitidja, où sa santé s'altère à nouveau, comme il l'écrit à son frère : « Que me réserve 1840 dans ce gueux de pays ? 1837 m'a donné le choléra, 1838 la jaunisse et une pleurésie, 1839 toutes les fièvres possibles, toutes les douleurs imaginables. Il faut que j'aie été doué d'un organisme de bronze ! J'ai usé, pour ne pas dire abusé, de tous les plaisirs, tâté de tous les excès ; la maladie arrive, je la regarde en face et elle finit par s'en aller, ou du moins par ne pas me faire m'en aller... Mais tout s'use. »

Blessé au bas-ventre, au cours d'un engagement près de Médéa, il est envoyé en convalescence en France.

Le 25 août 7840, il est nommé commandant et affecté au 18° léger, à Metz, où il s'ennuie.

***

Saint-Arnaud, commandant de zouaves. — Heureusement, à sa grande joie, le 28 mars 1841 il est nommé aux zouaves. Bugeaud a rem­placé Valée comme gouverneur, ce dernier ayant mal conçu et mal engagé l'expédition de Médéa au cours de laquelle on avait dû déplorer d'énormes pertes. Le nouveau commandant arrive à Alger le 16 avril 1841 et a la joie d'y retrouver Bugeaud qui n'a pas oublié son ancien officier d'ordonnance. Avec ses zouaves il se distingue sous Médéa, puis sous Miliana; résultat : deux citations à l'ordre de l'armée et sa promotion au grade d'officier de la Légion d'honneur le 17 août 1841.

Bugeaud ayant établi une garnison à Mascara, Saint-Arnaud, avec ses zouaves, fait la navette entre Mostaganem et Mascara, trajet de quatre jours à l'aller comme au retour pendant le plein été, départ à 3 heures du matin, arrêt à 5 heures du soir. Au cours d'un de ses convois Saint-Arnaud, qui est à l’arrière-garde, recueille, un jour de sirocco, presque tout un bataillon de recrues qui marchaient en tête. Il ramasse les jeunes soldats terrassés par les insolations ou même simplement par la fatigue, les soustrayant aux cavaliers d'Abd EI-Kader et aux maraudeurs qui les recherchent pour leur couper la tête et prendre leurs armes. Saint-Arnaud et ses hommes font les chiens de berger. Et il vitupère les bureaux du ministère qui ont désigné des recrues non entraînées pour aller de Mostaganem à Mascara comme s'il s'agissait d'aller de Metz à Lunéville. Il conclut que c'est « assassiner les hommes ». Il écrit :

«Non ! pour les épaulettes de général, je ne voudrais pas recommencer la vie que j'ai faite dix heures de suite le 2 juillet... Ce malheureux bataillon de chasseurs à pied qui débutait en Afrique était à la débandade. Il était d'avant-garde, par conséquent à près de deux lieues de moi, et je ramassais ses hommes à l'arrière-garde. J'ai vu des masses d'hommes jeter leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort certaine, infâme. A force d'exhortations, ils se levaient, marchaient cent pas et accablés de chaleur, de fatigue, affaiblis par la dysenterie et la fièvre, ils retombaient encore et, pour échapper à mes investigations, allaient se coucher, en dehors de ma route, sous des buissons et dans tes ravins. J'y allais, je les débarrassais de leurs fusils, de leurs sacs; je les faisais traîner par mes zouaves, j'en ai fait monter sur mon cheval jusqu'à ce que j'eusse sous la main les sous-officiers de cavalerie, seuls moyens de transport que nous ayons eu à l'arrière-garde... J'en ai vu beaucoup me demander en pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes  j'en ai vu presser avec une volupté frénétique le canon de leur fusil, en cherchant à le placer dans leur bouche, et je n'ai jamais mieux compris le suicide. Et bien, frère, pas un n'est resté en arrière, pas un ne s'est tué; beaucoup sont morts asphyxiés, mais ce n'est pas ma faute.


Zouaves au bivouac.
«  Mes zouaves si intrépide, si aguérris, si acclimatés, étaient eux même épuisés… »
( Saint-Arnaud, juillet 1841)
( Dessin de R Féry d’après une gravure du Monde Illustré )

Dans cette journée, que je n'oublierai jamais, j'ai compris la Macta, la Taïna et tous les désastres de l'Afrique. Mes zouaves si intrépides, si aguerris, si acclimaté, étaient eux-mêmes épuisés et plusieurs sont tombés sous de glorieux fardeaux. C'était un jour de dévouement et de force morale, c'est bien plus que le courage d'affronter les balles...»

Saint-Arnaud est toujours sur la brèche, le 13 juillet près de Mascara, le mors de son cheval est brisé par une balle, peu après il reçoit une balle dans sa capote et au dernier voyage une balle qui ricoche sur le mors de son cheval lui provoque une forte contusion au pied. Il fait l'admiration de tous par son ardeur, son sang-froid et son jugement qui lui fait trouver la riposte efficace à toutes les attaques. Il est encore cité deux fois à l'ordre de l'armée et proposé pour le grade de lieutenant-colonel... qu'il lui faudra attendre jusqu'au 13 avril 1842 : toujours les vieux dossiers défavorables.

***

L'administrateur. — Le 15 juin 1842, Saint-Arnaud est investi du commandement de la subdivision de Miliana : désormais ce baroudeur d'élite va avoir à administrer. Administrer quoi ?
    —  La troupe, 400 hommes : infanterie, cavalerie, quelques artilleurs, du génie   une brigade en miniature.
    —  Une déchra indigène qui avait très mauvaise réputation mais qui allait devenir une ville : la première garnison forte de 1200 hommes avait eu un peu plus de deux ans perdu 800 hommes enterrés sur place ! Sans parler des malades! évacués. Sans abris autres que quelques maisons écroulées et des gourbis en ruines, mal ravitaillée, la ville était dans une situation déplorables. Des 800 morts, quelques-uns avaient été tués en combattant ou avaient été assassinés, l'immense majorité était constituée par les victimes de la maladie : fièvre et dysenterie conjuguées avec une hygiène défectueuse !  Saint-Arnaud avait qualifié Miliana quelques mois auparavant de «Sépulcre vivant».

Il prend son commandement avec ardeur car le travail lui plaît et l'intéresse et il sait qu'il joue sa réputation de soldat à laquelle il brûle d'en ajouter une autre, celle d' « organisateur et administrateur». Sa première tâche est de faire construire des maisons en dur pour tous, et à Bugeaud qui lui écrit : «Je vous envoie des tentes, établissez des gourbis» il est fier de répondre : «Je n'ai besoin ni de tentes, ni de gourbis, tout le monde est logé ».

Il est vrai que son efficacité est en partie due à des méthodes peu orthodoxes : faute de main-d'œuvre il paye des volontaires venant des troupes au repos où il trouve des représentants d'à peu près tous les métiers. Il veille à tout, va partout, en sabots dans la boue ou la poussière, ne s'habillant que le soir; il voit tout son monde, encourage les uns et les autres, consulte tous les travailleurs, prend leur avis, ce dont ils sont fiers, même quand ces avis ne sont pas suivis car ils savent que même s'ils sont exécutants au plus bas niveau ils ne sont pas considérés comme quantité négligeable. Il a le souci du bien-être matériel et moral de la troupe : il crée un bassin — nous dirions une piscine — pour qu'en été les hommes puissent se rafraîchir, un hôpital, un théâtre où jouent des soldats déguisés en femmes, si les rôles le veulent, pour la distraction de tous.

Pour faciliter le ravitaillement il organise un marché où les cultivateurs kabyles viennent vendre leurs 'produits, qu'il taxe pour éviter les abus. Les habitants mis en confiance rentrent à Miliana, les tribus se rallient. Voici comment le 1er juillet 1842 il raconte le ralliement des chefs de la tribu des Hachem : « Voici la troisième tribu importante qui se rallie à moi. Ils se sont accroupis sur mon tapis : j'ai fait apporter le café et les négociations ont commencé. J'ai bien établi les intérêts politiques et commerciaux de chacun, vanté mon marché et les avantages que les Arabes y trouvent, donné des éloges à la foi arabe à laquelle je ne crois pas du tout, et à la grandeur et à la générosité françaises auxquelles je voudrais croire davantage. Enfin, après, une heure j'ai congédié mes Arabes fort satisfaits. »

Et toujours ce même ton enjoué : « Les Béni Rached se sont soumis hier, demain j'aurai les Bou Rached. « Bou » veut dire père, -Béni, fils » Tu vois que j'ai le père et le fils. Si tu sais où est le Saint-Esprit, envoie-le moi, j'en ai souvent besoin et ses inspirations ne seraient pas de trop. »

Quelques mois après son arrivée à Miliana, l'atmosphère morose de la ville a disparu, malgré le fond de guerre qui l'oblige à de nombreuses sorties car Abd EI-Kader organise des razzia contre les tribus soumises qui crient : "Protégez-nous donc; on nous a pris nos femmes, nos enfants, nos troupeaux, nous nous sommes donnés à vous, rendez-nous nos biens. » Et l'autre est là qui fait dire : «J'ai les femmes, les enfants, les troupeaux, quittez les Français, revenez à moi, je pardonne et rends tout. » Voilà la guerre d'Afrique! Et dans cette atmosphère, si les hommes souffrent, que dire des femmes ? En pays d'Islam elles n'ont jamais dû être très heureuses, mais que penser de leur sort à cette époque où elles sont « razziées » comme les troupeaux!

Et Saint-Arnaud n'est pas en reste :«Cette nuit, j'ai fait une razzia chez les douairs des Gelai qui entretenaient des relations continuelles avec l'ennemi. J'ai pris leurs troupeaux; les femmes du chef Si-Mortar, qui a conduit les razzia sur les Ouled-Ayad, sont tombées entre mes mains; je les ai données à Ameur-Ben-Ferrath, auquel Ben-Allal a pris les siennes. La vie pour ces gens-là, c'est le pillage perpétuellement en action. Voilà la triste réalité. »

A côté de tout cela il y a la maladie ( mes horribles crampes d'estomac qui me font tordre de douleur) et, danger secondaire mais réel : les fauves («on ne parle que des victimes des lions et des panthères»). Il a fallu mettre leur tête à prix : 50 francs pour un lion, 25 pour une panthère, 20 pour une hyène. On en tue beaucoup, mais ils font toujours des victimes.

Malgré tout, le travail utile continue : de grands travaux, comme la piste de Miliana à Cherchell (son tracé était si difficile, dans ce paysage de ravineaux innombrables, que la piste ne. fut jamais transformée en route), comme vers le sud la piste de Miliana à Teniet-el-Had...

Saint-Arnaud jette également les fondements du cadastre, base nécessaire à toute administration régulière, base indispensable pour garantir la propriété dans un pays où, encore plus qu'ailleurs, la raison du plus fort est toujours la meilleure. Il s'occupe de faire semer du blé et de la luzerne, fait venir des meules de France pour éviter la fastidieuse corvée du petit moulin à main. Il fait fabriquer une horloge, crée une poterie, surveillant tout, entre les expéditions dans tous les azimuts, au nord vers le littoral,  au sud dans l'Ouarsenis et jusque sur les hauts plateaux.

Le succès de Saint-Arnaud est éclatant et le général Fabvier, venu en inspection du ministère écrit : «Le lieutenant-colonel commandant supérieur à Miliana, y déploie un zèle et une capacité rares. » Le colonel de La Rue, aide de camp du ministre, remporte lui aussi une impression très favorable.

Mais la maladie est la plus forte, Saint-Arnaud est terrassé par sa gastrite et des « douleurs allant crescendo, à devenir fou». Il faut l'évacuer et l'envoyer en convalescence en France. Il part le 5 août 1843, la place de Miliana est devenue si importante que son successeur est un général.

Bugeaud, qui apprécie à sa juste valeur son subordonné, a fait en sa faveur plusieurs propositions pour une nomination de colonel à titre exceptionnel : malgré l'appui de tous ceux qui l'ont vu à l'œuvre, comme le duc d'Aumale, servant alors comme général, les bureaux font échec à ses propositions, car il y a d'une part ses dossiers avec ses anciennes erreurs et aussi des créanciers qui viennent se plaindre dans les couloirs du ministère, avec l'espoir de se faire rembourser plus vite car ils savent que maintenant Saint-Arnaud paye. Et cela se sait si bien que des indélicats viennent même produire de fausses reconnaissances de dettes! D'où procès qu'il gagne mais qui évidemment nuisent à sa réputation.

Au début de 1844, Saint-Arnaud revient à Alger et fait partie d'une colonne qui, sous les ordres du général Marey-Monge, va occuper Laghouat. On lui confie alors une mission presque diplomatique : rallier le chef de la confrérie des Tidjanïa, Si Ahmed Tidjani — adversaire des Kadriya, donc d'Abd El-Kader — qui voudrait bien se soumettre, mais sans en avoir l'air, pour ne pas donner l'apparence d'une subordination aux chrétiens ! Et dans cette mission Saint-Arnaud réussit encore, obtenant la neutralité apparente et même bienveillante de toute la confrérie très influente dans tout le sud algérois et constantinois.
Sa nomination au grade de colonel arrive enfin, avec le commandement du 32° régiment d'infanterie. C'est à nouveau le baroud à Dellys, il livre de très rudes combats aux Kabyles et reçoit deux balles dans ses vêtements. Il recueille, cette fois encore, l'admiration de tous. On lit dans un rapport du général Comman à Bugeaud : «Tout le monde a fait son devoir, mais je crois du mien de vous signaler d'une manière toute particulière le colonel de Saint-Arnaud : à lui l'honneur de la journée. »

In : « l'Algérianiste » n° 31

3. — LE CHEF MILITAIRE

Bugeaud envoie Saint-Arnaud à Orléansville qui vient d'être créée sur son ordre par Cavaignac, sur l'emplacement d'«EI Esnam», l'antique «Castellum Tingitanum». Mais Cavaignac n'avait pas pleinement réussi puisque en arrivant le 24 novembre 1844, Saint-Arnaud écrit à son frère pour dépeindre l'état de la ville :
« J'ai pour maison une espèce de kiosque qui ressemble à la loge du bouc du Jardin des plantes.»  Si tel était le logement du commandant supérieur on peut se demander com­ment étaient ceux de la troupe! ce n'est plus comme à Miliana une ville malade à faire revivre, c'est une ville morte à ressusciter. Du «Castellum Tingitanum» il ne reste que des ruines avec quelques statues qui lui ont valu son nom arabe : « les idoles». Et Saint-Arnaud écrit à son frère, le 20 décembre 1844 : «La ville ancienne dort sous nos pieds, pour faire des fouilles sérieuses il faudrait du temps et de l'argent, mais nous n'en avons que pour les travaux de première et urgente nécessité. Avant d'ex­humer les morts et les ruines il faut abriter et conserver les vivants. » Cependant il fait une exception : « II y a une mosaïque admirable qui ser­vait d'enseigne au tombeau de saint Reparatus. Je veux faire bâtir l'église chrétienne au-dessus. Une voûte bien faite la conservera dans toute sa beauté, et ce temple de Dieu s'élèvera là où il était il y a quatorze siè­cles. »  L'église, une inscription nous l'apprenait, avait été fondée en 324 et avait duré plusieurs siècles, au cours desquels en 475 y avait été inhumé le saint homme. La mosaïque est restée visible dans l'église au moins jusqu'en 1962. De l'action administrative et créative de Saint-Arnaud, je ne dirai rien car il faudrait répéter ce que j'ai dit à propos de Miliana, en l'amplifiant car maintenant notre colonel a plus de troupes sous ses ordres et dispose de moyens plus importants, notamment deux escadrons de cavalerie commandés par le capitaine Fleury.

Dans quel cadre s'exerçait son activité? Dans une guerre plus dure encore qu'à Miliana, car un chérif — ou soi-disant tel — Mohammed Abdallah, dit Bou Mâza, soulève les tribus environnantes, surtout celle du Dahra, dans une guerre que le fanatisme des chefs rend cruelle et dure. Dureté des musulmans qui s'entretuent de tribu à tribu, pour qui la vie humaine n'a pas de valeur : si le mort est un juste, il aura la chance de jouir plus vite des infinies douceurs du paradis, sinon il sombrera dans l'enfer, alors un peu plus tôt, un peu plus tard...

Les Turcs les avaient habitués à une grande dureté. Ainsi ils avaient eu maille à partir avec la tribu des Sbéha peuplant les environs d'Orléansville vers l'Ouest, au nord comme au sud du Chéliff, tribu qui pillait ses voisins, attaquait les voyageurs, détroussait même les pèlerins de La Mecque, et qui avait osé attaquer les Khaznadji turcs qui ramenaient à Alger le produit de l'impôt; résultat : expédition par un commando turc, 150 prisonniers chez les Sbéha : 150 têtes coupées le même jour. La décapitation était courante ;

Colonel Le Roy de Saint-Arnaud
Par Richomme. 1844

le bey de Constantine Ahmed après s'être rendu aux Français raconta qu'en dix ans à Constantine il avait fait décapiter 12.000 hommes : plus de trois par jour en moyenne. Si l'on ajoute a cela les guerres de tribu à tribu et les crimes, on comprendra pourquoi les indigènes parlant de l'époque, «avant les Français» employaient l'expression «Ouâkt el Khouf», le temps de la peur. A cette dureté qui était dans les mœurs s'ajoute le fanatisme entretenu dans les masses par quelques chefs religieux qui, pour l'Islam, pour se mettre en avant, incitent à la guerre contre les chrétiens, les roumis, les n'sara.

Entraîner les populations contre les chrétiens était d'autant plus facile que les indigènes étaient tout de même beaucoup plus naïfs et crédules que ceux que nous avons connus après un siècle de cohabitation avec nous. Quelques faits : en 1846 un marabout Sidi el Fadel enthousiasme par ses prêches antichrétiens les tribus des environs de Tlemcen : Cavaignac lance ses troupes contre leur attaque en masse, mais les assaillants n'essayent pas de se protéger et ne combattent que trop tard, quand sabres et baïonnettes sont sur eux car Sidi el Fadel, croyant en la puissance de la masse de ses fidèles, leur avait dit que la terre engloutirait les Roumis avant qu'ils les touchent! Comment avait-il pu être cru ? Il avait dans ses prêches affirmé qu'il était Aïssa — Jésus — ressuscité est revenu sur terre ! Aïssa est en effet reconnu par la tradition islamique comme l'un des grands prophètes ayant précédé Mohammed ; et, puisqu'il est enseigné qu'il est ressuscité une fois, pourquoi pas deux?

A ces promesses des prêches, toujours en défaut, s'ajoutent d'autres mensonges. Ainsi Bou Mâza perd sa première bataille contre Saint-Arnaud, celui-ci l'a habilement attiré dans l'une des rares plaines du Dahra, la plaine du Gzi, où il peut faire charger sa cavalerie : 60 cadavres restent sur le terrain. Bou Mâza explique à ses gens qu'ils n'ont pu être tués que parce qu'ils étaient de mauvais musulmans ayant offensé Allah, mais que s'ils se purifiaient par la prière et plaisaient à Dieu en exécutant ses ordres transmis par lui, tout irait bien pour eux, ils deviendraient invulnérables ; ensuite il leur expliqua de faire le silence sur les morts dont ils devaient avoir honte, puisqu'ils avaient suffisamment offensé Allah pour qu'il permette leur mort. Ayant ainsi fait faire le silence sur ces disparus il envoya au loin des courriers pour annoncer sa victoire !

(Gravure d’époque)
Bou Mäza
Saint Arnaud : «  C’est un homme adroit, entreprenant, audacieux et qui décidément, exploite bien le fanatisme des Arabes

Ensuite Bou Mâza fit assassiner et souvent torturer tous les chefs de tribu qui s'étaient ralliés à la France et recruta des partisans dans leurs tribus. Il n'est pas possible d'entrer dans le détail de la lutte incessante que Saint-Arnaud dut soutenir pendant plus de deux ans contre les tribus insoumises, dans des conditions pénibles, avec des troupes exaspérées par la cruauté de leurs adversaires. Quelques faits : le capitaine Beatrix, de Ténés, tombé dans une embuscade, près de Renault, est coupé en morceaux et ceux-ci promenés et exhibés comme trophées; la fillette d'un cantinier âgée de douze ans, est torturée et coupée en morceaux ; deux soldats blessés sont une nuit attachés à des genévriers près d'un camp français, en vue de celui-ci, mais de l'autre côté d'un profond ravin, et le feu est mis aux arbres qui se consument lentement. On pourrait citer de nombreux faits analogues qui font déplorer par Saint-Arnaud que dans ce climat, la guerre tourne à «l'extermination» par une troupe exaspérée qui ne veut plus faire de quartier.

L'énumération de ces luttes serait fastidieuse. Toutefois, un événement, qui fit grand bruit en France, mérite d'être signalé. Il s'agit des «enfumades du Dahra». L'une des particularités de ce massif montagneux est l'existence de grosses couches de gypse, épaisses de dizaines de mètres. Or le gypse est une roche peu dure et soluble dans l'eau. Les rivières s'y perdent parfois dans des lacis de canaux souterrains, véritables boyaux tortueux et enchevêtrés. Ce ne sont pas des grottes à proprement parler, comme celles que l'on rencontre dans les roches calcaires, mais des cavernes, d'accès difficile, surtout pour les étrangers au pays. Lors des guerres incessantes de tribu à tribu elles avaient engendré une tactique particulière : femmes, enfants, vieillards et tous les biens précieux étaient mis à l'abri pendant les épisodes aigus de lutte, périodes troubles en attendant la victoire ou des secours. Avec une parade terrible : des feux aux entrées qui obligeaient les réfugiés à sortir sous peine d'asphyxie.

. Ensuite il y eut le célèbre épisode des grottes de Nekmaria à l'ouest de Renault avec de nouvelles enfumades auxquelles fut contraint le général Pélissier, commandant supérieur dans cette ville. La tribu des Ouled Riah s'étant soulevée et ayant assassiné ses chefs, Pélissier occupe le territoire en force et toute la tribu attendant les secours d'Allah se réfugie dans les cavernes dont l'attaque directe était impossible parce que vouée à un échec certain. Elle se serait accompagnée de pertes de très nombreuses vies humaines parmi les assaillants, face à des hommes familiers des lieux, embusqués partout dans l'obscurité et attendant l'adversaire.

Sommation de Pélissier aux «encavernés» d'avoir à sortir, par des parlementaires qui sont reçus à coups de fusil, premières enfumades légères, quelques assiégés tentent de sortir mais sont tués par leurs chefs. Alors enfumades... Lorsque l'incendie est éteint on peut sauver quelques survivants. Mais les soldats français envoyés en sauveteurs, à côté d'une centaine de rescapés trouvent environ 500 morts : le feu ayant pris aux provisions emmagasinées, couffins, tellis, vêtements, incendie interne avivé et propagé par les munitions et les réserves de poudre disséminés ça et là. Le spectacle lamentable fut bientôt connu de toute l'armée qui avait eu le cœur soulevé et les lettres à la métropole le firent connaître. D'où une séance houleuse à la chambre des pairs, avec interpellation du ministre de la Guerre, Soult, par de nombreux parlementaires dont, notamment, le comte de Montalembert, chef du parti catholique. Il fut parlé d'« acte de cruauté inqualifiable à l'égard de malheureux prisonniers, de meurtres consommés avec préméditation sur un ennemi vaincu sans défense»... alors qu'on était venu en Algérie pour civiliser et instruire et non pour massacrer. L'opposition voulait renverser le ministère, faire tomber des «têtes», celle de Bugeaud, des généraux... Heureusement Louis Philippe tint bon. Son fils le duc d'Aumale servait en Algérie, il laissa passer l'orage, et Bugeaud resta, malgré les outrances de la presse qui avait parlé d'« œuvre de cannibales, d'acte infâme qui souille notre histoire militaire et qui entache notre drapeau».

Que se passe-t-il alors côté Orléansville du Dahra? C'est-à-dire dans le commandement de Saint-Arnaud? Quelques semaines après que le scandale des grottes de Nekmaria ait éclaté à la chambre, Saint-Arnaud a battu les redoutables Sbéha et la bande la plus importante se réfugie dans d'autres cavernes à 5 kilomètres au sud de Rabelais, dans le Chabet el Bir. Même scénario, sommations, refus de se rendre... Saint-Arnaud, après l'enfumade qui n'a pas fait sortir les rebelles ne tente pas le sauvetage. Il fait murer les entrées, dit tout à Bugeaud dans un rapport secret, aujourd'hui perdu — le destinataire a dû le détruire — et dans un rapport officiel parle d'un repaire souterrain détruit par une mine! Personne n'en parle, mais Saint-Arnaud en est malade pendant quatre jours, en perd le sommeil et dit que cela lui «faisait prendre l'Afrique en dégoût». Deux observations :

1° Saint-Arnaud aurait peut-être pu, comme Pélissier, épargner quelques dizaines de vies humaines par un sauvetage. Mais une récidive après un crime ! Bugeaud aurait probablement sauté et l'Algérie peut-être avec lui.
Question : qui est responsable de quelques dizaines de morts inutiles?
Réponse : sans hésitation : M. le comte de Montalembert et autres
« philanthropes » (l'expression est de Saint-Arnaud) qui ont sorti un événement de son contexte et voulu s'en servir à des fins politiques ;

2° Que lit-on aujourd'hui dans le gros volume de l'histoire de l'Algérie du général Azan ? Que Saint-Arnaud a fait, avec une mine, sauter l'entrée d'un repaire de Sbéha révoltés. Et pourtant ce général avait lu les lettres de Saint-Arnaud qui relatent les enfumades des Sbéha, il cite beaucoup d'entre elles. Et il aurait dû lire une Enquête aux grottes du Dahra parue en 1919 chez Payot sous la plume d'E.-F. Gautier, respectable professeur à la faculté des lettres d'Alger, qui étant allé sur place au Chabet el Bir, a trouvé dans les grottes du bois carbonisé et des restes de squelette. Le professeur Gautier a interrogé sur place des indigènes, tous parlent de l'affaire, connue grâce à la tradition orale et pas oubliée du tout. Je peux même ajouter qu'ayant moi-même, comme géologue, parcouru la région en 1946 et 1947, j'ai moi aussi recueilli la tradition parmi les habitants et je peux dire qu'ils ne blâmaient en rien les auteurs des enfumades : c'étaient les plus forts, à eux l'admiration, les victimes étaient les moins fortes, à elles le mépris!

Donc pas de doute sur la réalité de ces dernières enfumades par Saint-Arnaud, mais pour ce rat de bibliothèque que fut le général Azan, qui fit toute sa carrière au service historique du ministère dit alors de la Guerre, il ne peut y avoir d'autre vérité que celle contenue dans les archives! Saint-Arnaud restera à Orléansville jusqu'à la fin de 1847. Au cours de cette dernière année, il a eu la satisfaction de recevoir la reddition de Bou Mâza après que ce dernier, ne pouvant plus rien dans le Tell, eût vainement tenté de soulever les populations du sud. Isolé, poursuivi dans le sud constantinois, il avait décidé de se rendre, mais traqué, ayant perdu son maigre bagage au cours d'un accrochage avec le lieutenant Marguerite — le futur général — il fit des centaines de kilomètres pour se rendre au commandant de la subdivision d'Orléansville et pas à un autre, car il avait conçu de l'admiration pour celui qu'il considérait comme le plus valeureux de ses adversaires : le 15 avril 1847 il rend son pistolet à Saint-Arnaud.

— Novembre 1847 : Saint-Arnaud est fait général de brigade et part en permission en France. Il a été nommé général par le duc d'Aumale qui est depuis de nombreuses années témoin de ses exploits et vient de succéder à Bugeaud comme gouverneur général de l'Algérie.

A Paris, sa permission est interrompue par la révolution de 1848. Dès le début des troubles on lui confie le commandement d'une brigade, mais on le laisse à la tête de ses troupes dans l'expectative, avec ordre de ne pas intervenir; il est alors bousculé par les émeutiers tandis que des soldats désarmés sont tués par la foule! Il est écœuré à la fois par l'attitude hésitante de Louis-Philippe et par les émeutiers.

Il repart avec sa femme — il vient de se remarier — pour Mostaganem, où il est nommé commandant supérieur. Mais il ne reste pas longtemps à Mostaganem et prend le commandement de la subdivision d'Alger. A ce titre il se bat victorieusement au sud de Bougie, contre de courageux Kabyles, dans un pays difficile qu'il compare à de gigantesques pains de sucre plantés les uns à côté des autres. Le 21 janvier 1849, Saint-Arnaud est nommé commandant supérieur à Constantine. Il travaille dix heures par jour, régulièrement, car, dit-il : « Ce n'est pas une petite chose de faire fonctionner une armée de 25OOO hommes, éparse sur une grande province avec une frontière sourdement hostile, des tribus nombreuses et mal intentionnées, des chefs arabes mal soumis et conspirant toujours, volant leurs administrés. »  Ses réalisations civiles ou militaires sont nombreuses. Qu'il suffise de signaler une grande opération dans les Nemencha, qui n'étaient jusqu'alors soumis que nominalement. Dans l'Aurès qu'on avait grignoté sur les bords, mais dont le centre n'avait jamais été parcouru par les troupes françaises cantonnées jusque-là à Batna, El Kantara et Biskra, il conduit une colonne de 5 000 hommes à travers le massif, du sud-est au centre vers le Chélia, Arris, les gorges de Tighamimine et Biskra. L'énergie dont il fait preuve après l'attaque de deux soldats qui s'étaient éloignés du bivouac pour pêcher des barbeaux dans l'oued — il brûle le village voisin qui avait refusé de livrer les coupables — fait qu'il traverse le plus haut massif de l'Algérie sans coup férir. Fin 1850, Saint-Arnaud se réjouit tout particulièrement de la soumission de Bou Akkaz, chef incontesté du Ferdjioua, qui ne lui a pas coûté un seul homme : elle a été obtenue par négociations.

Puis en 1851 il s'attaque au bastion de l'insurrection dans sa province, la Petite-Kabylie, à peu près insoumise au temps des Turcs ; il va de Sétif à Ziama et de là à Collo, recevant après quelques durs combats la soumission des tribus. Ce n'était cependant qu'un commencement et aux dires de Saint-Arnaud, il aurait fallu quatre ans pour pacifier complètement et organiser cette région. Et, le 15 juillet 1851, il reçoit sa troisième étoile.

Depuis son arrivée en Algérie en 1837 comme lieutenant il a franchi tous les grades puisqu'à cette époque trois étoiles représentent le sommet de la hiérarchie. Avancement rapide et cependant nullement foudroyant, car une comparaison vient tout de suite à l'esprit, avec la carrière de Changarnier. En effet, Changarnier et Saint-Arnaud furent autour des années 1840 les plus efficaces de tous les baroudeurs de l'Armée d'Algérie, toujours pleins d'allant, de courage et d'audace, l'un comme l'autre sachant que la rapidité qui entraîne la surprise de l'adversaire est un atout vis-à-vis des indigènes. Avec une différence toutefois, Changarnier se mit une ou deux fois dans une mauvaise situation dont il ne sortit qu'avec d'assez lourdes pertes, au contraire Saint-Arnaud, en quatorze ans de baroud, ne connut jamais l'échec. Mais comme Changarnier ne traînait pas un dossier comme celui de Saint-Arnaud, il eut, lui, un avancement réellement foudroyant, passant de capitaine à général de 1836 à 1840, exactement en quatre ans, cinq mois et vingt et un jours ! Tandis que, pour la même ascension, il fallut dix ans deux mois et dix-sept jours à Saint-Arnaud !

 In : « l’Algérianiste » n°32

4. — LE MARECHAL DE France

Pendant que la carrière de Saint-Arnaud se déroulait en Algérie, la France connaissait des jours difficiles, le Parlement était divisé entre légitimistes, orléanistes et républicains, les uns modérés, les autres à tendance révolutionnaire ; enfin des Bonapartistes étaient soutenus par le pays profond, qu'il s'agisse de bourgeois ayant la nostalgie de l'ordre qui avait régné sous le Premier Empire, ou de paysans qui savaient gré à l'Empereur d'avoir consolidé beaucoup des acquis de la Révolution et notamment la suppression des privilèges de la noblesse et du clergé. Rappelons que quatre neveux de Napoléon 1er furent élus à la chambre; Louis-Napoléon fils de Louis, roi de Hollande, le futur Napoléon III, mais aussi Jérôme Napoléon fils de Jérôme, roi de Westphalie, Pierre fils de Lucien Bonaparte et enfin le Prince Murat fils de Caroline, tous élus non sur un programme, mais sur leur nom et le souvenir de l'Empereur.

Or, la Chambre était impuissante parce que divisée en factions, toutes minoritaires, et qui se haïssaient. D'après la Constitution, le président ne pouvait pas la dissoudre et elle ne pouvait pas démettre le président. Situation de conflit sans issue légale. Or en 1852, la Chambre, avant de se séparer, devait élire un successeur au président qui n'était pas rééligible. Aussi chacune des factions pensait à faire un coup d'Etat pour désigner son candidat.

Mac-Mahon raconte dans ses mémoires que, au cours de son grand voyage de 1865 en Algérie, Napoléon III lui dit à propos du coup d'Etat : «D'ailleurs tout le monde m'engageait à le faire; M. Thiers me disait "Renversez la République", mais c'était pour rétablir la royauté des Orléans. M. Mole me disait "Renversez la République", c'était au profit des Bourbons. Dans ces conditions, puisque tout le monde était d'accord... Je résolus d'agir... Dans l'intérêt de ma propre cause. »

Donc, en résumé, en France, menaces d'anarchie si les choses suivent leur cours légal, menaces de coup d'Etat d'autre part.

Qu'en pense Saint-Arnaud? Au départ il n'est pas bonapartiste; en effet, en 1848 il écrit à son frère après les sanglants événements de juin où les opérations de maintien de l'ordre ont fait 5.000 morts : «D'ici à longtemps il n'y a pas un seul gouvernement possible, je dis gouvernement sage, raisonnable, glorieux, la monarchie n'est pas praticable, l'emploi de roi est fini, les idées du peuple ne sont plus pour les trônes... les républicains sont si bêtes, si misérables, qu'ils se rendent chaque jour plus impossibles ; alors, où irons-nous ? que ferons-nous ? Les énergumènes comme Ledru-Rollin et compagnie nous mènent à l'anarchie et à 93. Un Louis-Bonaparte ne vaut guère mieux. » Ajoutant : « J'ai la politique en aversion, elle est rarement honorable. » (26 décembre 1848.)

Il écrit encore : « Toutes ces nullités nous mèneront bien loin et bien bas. Et le président, qu'est-ce qu'il veut? Un 18 Brumaire? Il n'est pas de taille à le faire. Il ne fera que du Bouloqne et du Strasbourg. » (25 janvier 1849.)

Le moins qu'on puisse dire est, qu'à ce moment Saint-Arnaud n'est certainement pas bonapartiste. Ses sympathies allaient plutôt aux Orléans, quoiqu'il ait été déçu par l'attitude d'abandon de Louis-Philippe face aux révolutionnaires en 1848, mais il avait beaucoup d'estime pour le duc d'Aumale avec lequel il ne cessera de correspondre, protestant encore de son dévouement en juillet 1851.


Toute sa correspondance de l'époque montre qu'il n'avait qu'un désir, rester en Afrique ; il pensait qu'il lui fallait quatre ans pour faire de la province de Constantine un bijou, et une seule ambition : devenir gouverneur général de l'Algérie : «Ce serait une belle fin d'une belle carrière», écrivait-il à son frère le 3 février 1850. Cependant, quoiqu'il ne le désirât pas, son destin allait l'appeler ailleurs. Louis-Napoléon, président de la République avait, parmi ses collaborateurs intimes, Fleury, ancien officier de l'Armée d'Afrique, qui, pendant quatre ans avait été le chef des deux escadrons de cavalerie que Saint-Arnaud avait sous ses ordres, et il avait beaucoup apprécié son chef avec lequel il s'entendait très bien. Auprès du président, Fleury jouait le rôle de conseiller pour tout ce qui concernait l'armée et notamment l'avancement des officiers qu'il connaissait fort bien.

Au moment où le président cherchait un général pour faire avec l’ armée le coup d'Etat qu'il souhaitait, et que tout le monde estimait nécessaire en raison des défauts de la Constitution qui plaçaient le pouvoir dans une impasse, Fleury orienta son choix vers Saint-Arnaud le seul des généraux ayant l'ensemble des qualités nécessaires : intelligence lucide, décision, et surtout l'estime de l'armée dont on savait qu'elle lui obéirait car elle avait confiance dans ce chef qui réussissait toujours. Le président adopte la suggestion de Fleury qu'il envoie en mission à Constantine pour, motif officiel, suivre l'expédition de Kabylie ; motif réel, tâter Saint-Arnaud. Celui-ci est loin d'être enthousiasmé, mais ne dit pas non : il ne peut pas dire non sans briser sa carrière.

En juin 1851 il écrit à sa femme : «J'aime peu la politique et j'aime la guerre. Enfin il faut suivre sa destinée. »

Afin de pouvoir lui donner un commandement important, le président l'a fait général de division le 15 juillet 1851. Aussitôt il apprend la nouvelle à son frère : «Eh bien! mon cher frère, la voilà, cette troisième étoile; maintenant que fera-t-on de moi ? Qu'on me laisse ici, voilà mon vœu. » Mais son vœu n'est pas réalisé et le 31 juillet il écrit : « Une dépêche télégraphique du 23 me donne avis que je suis nommé au commandement d'une division d'active à Paris et me transmet l'ordre de me rendre sur-le-champ à mon poste... Je ne te fais part d'aucune réflexion sur la voie qui s'ouvre devant moi, c'est ma destinée. Je la suis, j'obéis... »

A ce moment il pense encore revenir en Algérie, disant à son frère que les siens ont trop attendu pour venir le voir à Constantine... ils viendront plus tard à Alger. C'est toujours là qu'il voudrait finir sa carrière, comme gouverneur bien entendu. Et il écrit au duc d'Aumale : «Le président de la République me veut à Paris avec un commandement. J'obéis parce qu'il y a danger à Paris, mais j'obéis à regret. J'ai grandi en Afrique, j'aime l'Afrique, c'est là que sont mes plus beaux souvenirs. »

II obéit donc et, le 15 août 1851 il est à Paris. Quelques jours plus tard, le président s'ouvre à lui de ses projets de coup d'Etat qui consistent à agir sans tarder, dès le 17 septembre, en profitant des vacances de la Chambre (du 10 août au 4 novembre), pour s'emparer de la totalité des pouvoirs.

Saint-Arnaud prend quelques jours de vacances à Malromé auprès de sa mère et à son retour à Paris le 4 septembre, ayant réfléchi, désapprouve le plan de Louis-Napoléon. Mais comment lui, récemment nommé divisionnaire par le président, qu'il ne connaît que depuis quelques jours, va-t-il pouvoir discuter et imposer son point de vue? Alors il décide de ne pas se perdre en vaines discussions, et le jour même de son retour, envoie un mot laconique au prince-président, le priant de ne pas compter sur lui et de lui rendre sa liberté. Colère, fureur même de Louis-Napoléon et de ses conseillers Morny et Persigny, exaspérés, violente déception de Fleury qui avait proposé Saint-Arnaud.

Mais les autres acteurs pressentis du coup projeté hésitent : le préfet Carlier, dès qu'il sait que Saint-Arnaud se retire, conseille la prudence, le général Magnan qui commandait les troupes de Paris refuse de marcher sans Saint-Arnaud. Les généraux Baraguey d'Hilliers et de Castellane refusent de se substituer à Saint-Arnaud. Alors Fleury vient voir Saint-Arnaud. Celui-ci déclare qu'il ne refusera pas son concours si on renonce à un projet dont il n'approuve pas les modalités d'exécution. Il estime qu'il ne faut pas agir pendant les vacances du Parlement, car parmi les députés il y a des hommes intelligents et énergiques qui créeraient dans leurs circonscriptions quelques dizaines de foyers d'insurrection alors que le président ne peut compter que sur une minorité de préfets. Il dit à Fleury, que le coup consiste à «se lancer dans une aventure» et à «courir le risque d'avoir contre soi autant de foyers de résistance qu'il y a de départements. Je suis persuadé que la réunion de la Chambre est une condition sine qua non du succès. A ce moment au premier signe je me charge de la fermer. L'armée tout entière me suivra... Répétez tout cela au président, mon cher Fleury, et dites-lui bien qu'après la rentrée il peut absolument compter sur moi... Je diffère sur l'opportunité, voilà tout. Que diable lorsqu'on dit à quelqu'un de se jeter du haut d'un toit, on peut bien lui laisser la liberté de choisir son moment!» Louis-Napoléon se laisse convaincre puisqu'il n'a pas les moyens de faire autrement. Fleury dit encore dans ses mémoires : « Le président eut le bon esprit de paraître convaincu de la nécessité de surseoir à l'exécution de ses projets. (...) Tout en ne partageant pas les idées de temporisation qui, je le reconnaîtrai plus tard, ont été parfaitement justifiées. » En effet, Louis-Napoléon le reconnut lui-même puisqu'un de ses confidents, Granier de Cassagnac, raconte qu'un peu plus tard il lui dit : «Nous pensions alors qu'il fallait dissoudre la Chambre en son absence. Eh bien ! nous nous trompions, en la dissolvant réunie, nous avons eu à la fois toutes les résistances sous la main et nous avons pu les briser par un seul et même effort. »

Que se passa-t-il à la rentrée des Chambres? Une vive agitation eut lieu, motivée par un projet de modification de la Constitution que Louis-Napoléon avait jeté en pâture aux députés, moyen de diversion pour éviter que l'Assemblée ne parle trop du coup d'Etat que tout le monde sentait venir, sans bien savoir d'où il viendrait. Saint-Arnaud avait été à nouveau nommé ministre de la Guerre le 26 octobre à la veille de la rentrée des Chambres. Il eut plusieurs fois à intervenir au nom du gouvernement, notamment lorsque les questeurs voulurent faire remettre en vigueur un décret du 11 mai 1848 qui avait donné au président de l'Assemblée constituante tous pouvoirs pour requérir la force armée, ainsi que les autorités dont il jugerait le concours nécessaire, pour veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée. Ce vote devait être suivi de plusieurs décrets donnant pleins pouvoirs au président de l'assemblée.

Le débat fut très violent, les ministres furent hués depuis de nombreux bancs par des députés dont certains proposèrent de les arrêter! Saint-Arnaud intervint avec maîtrise, dominant les débats qu'il plaça sur le plan juridique en faisant remarquer que si l'armée était mise à la disposition de l'Assemblée cela serait contraire à la Constitution et au principe de la séparation des pouvoirs. Elevant ainsi le débat, il réussit à emporter la partie car la proposition des questeurs fut repoussée par 408 voix contre, pour seulement 300 voix pour.

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Et ce fut le 2 décembre ! Tous les chefs de l'opposition arrêtés, des émeutes sporadiques le 4 autour de barricades rapidement élevées, malheureusement il y eut des morts, dont on a parfois exagéré le nombre. Les chiffres les plus vraisemblables sont : dans la troupe 16 tués dont un officier; parmi les émeutiers — ou des spectateurs atteints par des balles perdues — 215 dont 127 relevés sur les barricades et 86 morts des suites de leurs blessures. La résistance au coup de force avait été faible, la France après les graves désordres de 1848, après trois années de discussions stériles désirait être gouvernée. L'absence d'une direction ferme s'était fait cruellement sentir : Saint-Arnaud, regagnant Marseille en diligence, avait écrit en 1848 : «les chevaux ne veulent plus marcher qu'au pas».

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Ainsi la France approuve le coup d'Etat du plébiscite par 7.439.216 oui contre 640.737 non. Le vieux Guizot lui-même a écrit le 15 février 1851 : «La dictature lutte contre la démagogie : il n'y a pas à hésiter il faut que la dictature triomphe. » Lorsqu'on lui annonça officiellement les résultats le président déclara «La France a compris que je n'étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. »  Puis il promulgue une nouvelle Constitution aux termes de laquelle il restait président pour dix ans... ce qui ne l'empêcha pas, un an plus tard, le 2 décembre 1852, de se faire proclamer empereur sous le nom de Napoléon III !

Mais revenons à Saint-Arnaud qui, ministre de la Guerre, accompagne le président à travers tous ses voyages officiels et notamment à Toulouse où Louis-Napoléon est acclamé le 5 octobre 1851 aux cris de «Vive l'Empereur!». Saint-Arnaud décrit ainsi cet accueil : «le plus beau, le plus chaud, le plus animé, le plus poussiéreux, le plus délirant, le plus étourdissant que j'aie jamais vu, entendu, supporté : deux cent mille braillards criant à tue tête : "Vive Napoléon III! Vive l'Empereur!". Les populations des trois départements défilant, bannières en tête devant le prince, les rues de Toulouse jonchées de fleurs, les fenêtres pavoisées, garnies de femmes agitant leurs mouchoirs, enfin un véritable délire... c'est abasourdissant... accueil plus chaud que celui de Marseille, Toulon, etc. » II est vrai que l'un des acteurs essentiels du coup d'Etat était Maupas, préfet de police à Paris, appelé à ce poste peu de jours avant le 2 décembre, venant de Toulouse où il était en poste. On peut soupçonner qu'il y avait conservé des amis et avait donné des consignes.

Quoique Saint-Arnaud ait accompagné le président dans ses voyages à travers toute la France, voyages lents car le réseau ferré est encore embryonnaire, il trouve le temps de travailler, de réorganiser l'armée et n'oublie pas l'Algérie : il fait créer une bourse du commerce à Alger, y fait installer un mont-de-piété, des caisses d'épargne, des sociétés de secours mutuel, crée le corps des médecins de colonisation et le Conseil supérieur d'hygiène de l'Algérie... car il a le souci du bien-être et de la santé de tous. Un détail, jusqu'alors dans les casernes l'usage général était une gamelle pour huit et un lit pour deux hommes; Saint-Arnaud fait mettre en usage le lit et la gamelle individuels, réforme qui sera longue à se mettre en œuvre partout puisque ce n'est qu'un peu après 1880 que les derniers lits pour deux disparurent !

Mais ce métier est trop purement administratif pour Saint-Arnaud qui préfère se faire nommer au commandement de l'Armée d'Orient. En effet, à ce moment, l'atmosphère se trouble au Proche-Orient et c'est la guerre franco-anglo-turque contre la Russie. Saint-Arnaud, général en chef, arrive à Constantinople où il est atterré des maladresses de l'ambassadeur de France qui s'est brouillé avec l'ambassadeur d'Angleterre et avec le gouvernement turc. Le diplomate est rappelé et Saint-Arnaud arrange les choses, se fait apprécier par le sultan tout en établissant d'excellentes relations avec l'ambassadeur anglais. Passons. C'est le débarquement en Crimée, à l'Aima, et la victoire totale sur les Russes qui avaient dégarni leur aile gauche naturellement protégée par les falaises et les escarpements que franchissent les zouaves et les autres régiments de l'Armée d'Afrique. Les Russes tournés fuient et vont s'enfermer dans Sébastopol. Mais après cette dernière victoire, Saint-Arnaud, épuisé — il passait des journées à cheval à inspecter les positions alors que déjà il ne tenait pas debout — miné par la maladie — il a fait des crises d'angine de poitrine —, abandonne le commandement à ses adjoints Canrobert et Pélissier, et meurt du choléra le 29 septembre 1854, à cinquante-six ans.

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Sa dépouille fut ramenée en France pour être inhumée aux Invalides, aux côtés de quelques-unes des plus grandes gloires militaires de la France. Parmi celles-ci, à qui peut-on comparer Saint-Arnaud? Bien sûr à un autre très grand africain qui devint maréchal de France, fut également ministre de la Guerre et repose lui aussi désormais aux Invalides : Lyautey. On se souvient, en effet, qu'à une époque critique de notre histoire, les Allemands occupant pendant la Première Guerre mondiale tout le nord de la France et menaçant Paris, on fit appel à cet autre Africain comme ministre de la Guerre dans les derniers jours de 1916. L'expérience fut un échec, elle ne dura pas trois mois car appelé à défendre les positions gouvernementales devant la Chambre, Lyautey dressa une énorme majorité contre lui, se fit huer et fut acculé à la démission. Pourtant sa présence comme chef suprême des armées nous aurait peut-être évité certains cruels déboires de 1917. Mais Lyautey n'avait pas su parler aux députés : il avait de toute évidence manqué de «savoir-faire». Wladimir d'Ormesson, ancien collaborateur et grand admirateur du maréchal, dans son livre Auprès de Lyautey a qualifié son discours à la Chambre d'«erreur qui commençait par une formule qui ne pouvait manquer de faire cabrer la majorité des députés. »

Pourquoi cette erreur de la part d'un homme éminent? Parce que c'était un pur militaire qui avait toujours vécu au sein de l'armée, où par souci d'efficacité les rapports humains sont simplifiés : l'inférieur obéit au chef qui ordonne et celui-ci n'a pas à connaître les états d'âme de l'inférieur qui n'a qu'à obéir. Or un ministre de la Guerre, face aux députés est un chef qui doit se faire accepter, c'est un civil devant des civils particulièrement difficiles parce qu'ils sont infatués d'eux-mêmes en raison de l'image qu'ils se font du rôle qu'ils ont à jouer. Ils exigent des égards, il faut plutôt leur suggérer et leur demander leur acquiescement que leur donner des ordres. Et cela, contrairement à Lyautey, Saint-Arnaud l'avait senti. Peut-être parce que dans sa jeunesse, à travers quinze années de vie aventureuse, il avait appris à connaître les hommes, leurs caractères, leurs défauts, à un moment où il les avait subis.

Malgré cela, si vous avez des enfants qui veulent embrasser la carrière militaire, ne leur conseillez pas de se mettre en situation de devoir quitter l'armée, d'être révoqués, de déserter, de faire des dettes et de vivre d'expédients afin de connaître la vie et les hommes !

Le monde a changé, il y a plus ni roi, ni empereur à Paris, le temps présent ne tolère plus aucune fantaisie.

En conclusion, je dirai que la vie de Saint-Arnaud évoque celle de nombreux Européens au caractère énergique et entreprenant qui se sentaient à l'étroit en France ou dans d'autres parties de l'Europe, dans les cadres rigides et un peu figés de pays d'ancienne civilisation. Au sud de la Méditerranée ces hommes ont pu donner leur mesure là où tout était à créer, et s'ils ne sont pas morts à la tâche, comme par exemple beaucoup des premiers pionniers de la Mitidja, ils se sont épanouis en donnant naissance au pays moderne qu'était l'Algérie de 1962, pays dont les Pieds-Noirs pouvaient légitimement être fiers.

Robert LAFFITTE.

in L'Algérianiste n°* 30, 31 et 32 33 de 1985.


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