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La bataille du Hohneck ou la Sidi-Brahim des neiges

Écrit par Eugène-André Métral. Associe a la categorie La Seconde Guerre Mondiale


« Le combat mené par l’armée d'Afrique pour libérer la France du joug nazi demeure une page admirable de l'Histoire de l'humanité ».
Dominique Lormier
(C'est nous les Africains, Calmann-Lévy).


Le 11 septembre 1845 en Algérie, commandant le poste fortifié de Djeinma-Ghazouat (endroit nommé Nemours plus tard), et voulant protéger une tribu fidèle à la France contre les attaques d'Abd-el-Kader, le lieutenant-colonel Montagnac est tombé dans une embuscade près du marabout de Sidi-Brahim; Montagnac y sera tué et ses hommes qui ont résisté pendant trois jours ont tous été massacrés. Ce fut la Sidi-Brahim des Chasseurs d'Afrique.

Le 30 avril 1863, lors de la guerre du Mexique, le capitaine Danjou, à la tête d'une compagnie de 64 légionnaires, s'enferme dans l'hacienda de la Trinidad Camaron, il résiste à plus de 2000 Mexicains afin de protéger un convoi destiné au corps du siège de Puebla. Après neuf heures d'un terrible combat, il ne reste que trois légionnaires valides. Ce fut le Camerone des légionnaires.

Le 31 août 1870, au cours de la guerre contre les Bavarois, le capi­taine Aubert se bat jusqu'à la dernière cartouche à un contre deux dans l'auberge de la Bougerie à Bazeilles.
Et ce fut le Bazeilles des troupes de Marine. Ces hauts faits de guerre, après plus d'un siècle, sont encore dans la mémoire de certains Français, même si peu d'entre eux situent exactement ces faits. Sidi-Brahim, Camerone, Bazeilles, ces noms sont évocateurs de courage, de bravoure et d'honneur, de sang versé pour que flotte librement, fièrement notre drapeau. A une époque où les témoins de combats plus récents disparaissent inexorablement, le devoir de mémoire nous incite à faire revivre, pour les générations montantes, certains faits de gloire et de deuil dont nous avons été témoins ou participants.

Pourrait-on ne garder d'eux que des noms gravés, dans le marbre certes, ou les petites croix blanches de l'immense cimetière? Ces marques suffisent-elles à évoquer les souffrances, les actes héroïques jusqu'à la mort? Arrivant sur la fin de ma vie, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de témoigner des combats auxquels j'ai participé et qui peuvent mériter le titre de hauts faits de guerre. Je vais donc essayer de vous narrer comment je vis et vécus l'épisode du Hohneck, la « Sidi-Brahim des neiges », que je considère comme un haut fait de guerre, digne de mémoire.



Décembre 1944, lors de la bataille des Vosges, la première compagnie renfor­cée du 4e RTT, commandée par le capitaine Lartigau, fidèle à la mission reçue « tenir sans esprit de recul », était enfermée dans l'auberge du Hohneck, entou­rée par un ennemi plus nombreux et mieux installé depuis longtemps sur les lieux. Elle dut se rendre après trois jours de combats héroïques sans pouvoir bénéficier de l'aide de ses compagnons de combat immobilisés sur place; elle y laissera quarante morts et cent vingt blessés.

Je crois qu'il serait utile de remémorer la campagne de France et le chemin parcouru par ces troupes avant cet épisode. La libération de la France s'est opérée par deux voies : par l'ouest, avec le débarquement des Alliés en Normandie le 6 juin 1944, sous le commandement du général Eisenhower, auxquels s'étaient joints les 177 Français du commando Kieffer et, par le sud, le débarquement de l'armée d'Afrique, ou Première Armée française, sur les côtes de Provence le 15 août 1944; armée qui arrivait d'Italie où, sous le commandement du général Juin, elle avait redoré le blason et marqué de façon officielle et tangible la place de l'armée française dans la coalition alliée.

oOo

La bataille des Vosges, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, fut la plus pénible de toute la campagne de la Libération, et le temps nécessaire pour maîtriser la situation le prouve bien.

En effet, si nous avons mis cinq mois pour traverser la France de la Méditerranée au Rhin, la bataille des Vosges dura quatre mois à elle seule. Le 30 septembre 1944, la 3e DIA se regroupe au nord du Doubs en vue d'une attaque ultérieure sur l'Alsace. Après quelques tergiversa­tions avec les Alliés relatives aux limites de secteurs et axes de marche, le général de Monsabert, commandant le 2e Corps d'armée, donne à la 3e DIA son objectif: Le Thillot, la Mosselotte, Cornimont, la Bresse, la Route des Crêtes, le Hohneck, le Rainkop. Ces positions, tout au moins en ce qui concerne les premières, avaient été déjà enlevées après de rudes combats. Fin novembre, cependant Gérardmer est atteint. Je commandais alors une section de voltigeurs au 7e RTA car, j'ai eu l'honneur de faire partie de cette génération de jeunes, lâchés dans la bataille dès leur sortie de l'école d'officiers et dont certains exploits ont été repris dans un livre: « A 20 ans, ils commandaient au feu » (1).

Cette section était sensiblement amaigrie après un si long parcours, mais enco­re pleine d'allant. Nous étions en tête du dispositif de progression et échelonnés le long des routes menant de Gérardmer et de la Bresse vers le col de la Schlutt. Nous avions été stoppés très sèchement par un ennemi bien organisé et incrusté là depuis déjà longtemps. Les appuis d'artillerie étaient loin dans la plaine; quant aux blindés, ils étaient empêchés de grimper les côtes par le verglas. Nous étions donc le nez dans la neige, contemplant les hauteurs glacées tenues par l'ennemi, alors que la presse parisienne titrait déjà en gros caractères « Nos troupes ont enlevé de haute lutte le col de la Schlutt et le Hohneck ». Il est vrai qu'après la libération de Paris, l'opinion générale était que la France entière était libérée.

Une petite anecdote « en passant ». Notre capitaine venait de recevoir une lettre de son épouse à Paris. Elle lui disait avoir rencontré le matin même une bonne amie qui avait très gentiment demandé de ses nouvelles et, apprenant « qu'il était dans les Vosges », elle s'était exclamée naïvement : « Tiens! Je ne savais pas que vous aviez une propriété dans ce coin de France! ».

Bref, nous nous étirions le long de cette fameuse route de Gérardmer, le PC de la compagnie était à la maison forestière de Retournemer, ma section installée au « Refuge ». Bien grand mot pour désigner une baraque de bois de 4 m sur 4, mais qui présentait l'avantage de contenir du foin dont la chaleur était pour le moins bienvenue. Un peu plus avant sur la gauche de la route, une autre sec­tion avait, avec plus de chance, trouvé un petit local genre travaux publics qui comportait deux petites pièces le long d'un couloir. Mais là, la place n'était pas de tout repos car son fameux couloir, orienté vers les Hauts de Falimont, offrait une belle cible où les rafales d'une mitrailleuse ennemie au tir préréglé s'enfilaient en droite ligne. Il y eut pourtant peu de blessés: les tirailleurs avaient vite compris: on ne s'attardait pas à bavarder sur le pas de la porte.

Sur notre droite, le long de la vallée du Chajoux, était installé sur 6 km, le groupement des FFI de Franche-Comté, ils connaissaient déjà le terrain en grande partie et surveillaient depuis longtemps cette route des Crêtes : leur bulletin de renseignements quotidien concluait régulièrement à un décrochage prochain des Allemands. Pour nous, cela se traduisait par un redoublement des patrouilles de contact de jour et de nuit, mais nous n'avons jamais pu aller bien avant dans notre progression. Telle était notre situation au début décembre.
Dans le paysage uniformément blanc, on ne voyait pas grand-chose. Dans l'amorce de la plaine, les FFI avaient découvert des ouvrages défensifs: mines, barbelés, travaux, mais personne ne savait vraiment ce qu'était la défense ennemie, après la route des Crêtes, ni l'état d'esprit. Avant de passer au récit de cette bataille, je voudrais évoquer l'ambiance. C'est certainement là le point le plus difficile, comme le disait un grand historien et vieux baroudeur : « Il a été écrit des centaines et des cen­taines de livres rapportant des combats, mais jamais un lecteur n'a pu vérita­blement en ressentir l'ambiance s'il n'a eu lui-même l'occasion de parti­ciper à un combat similaire ». C'est peut-être pourquoi beaucoup d'anciens se refusent à raconter, en se disant « ils ne peuvent pas comprendre ». Ils ne peuvent pas comprendre pourquoi on hésite à tirer sur une silhouette qui passe à 20 m, ils ne peuvent pas comprendre comment un tirailleur et son mulet chargé de ravitaillement disparaissent au cours d'une ascension en file indienne, sans que personne ne s'en aperçoive, enfin, pourquoi au cours de la progression, de nombreux tirailleurs agrippent le bas de la capote de celui qui le précède, de peur de se perdre.

Pour nous, l'essentiel de l'ambiance était déterminé par le temps. Décembre dans les Vosges. Je n'oublierai pas cette situation car c'est bien elle qui décida de l'issue des combats. Chaque jour nous pouvions répéter avec le poète: « Il neigeait, on était vaincu par sa conquête ». Tous les participants ont convenu que le mauvais temps intervint pour 80 % dans notre échec.

L'hiver 1944-1945 fut particulièrement pénible dans les Vosges. À notre arrivée, le panorama disparaissait déjà sous un uniforme de neige et l'on ne distinguait pas la moindre piste. Il neigeait à gros flocons la moitié du temps et la visibili­té était réduite à 5 m à peine. Puis succédait un brouillard à couper au couteau qui réduisait encore la visibilité à 2 m, pour 30 % de la journée. Durant les 20 % restant, survenaient quelques éclaircies imprévisibles qu'il fallait exploiter au plus vite, et elles étaient toujours provoquées par un vent violent capable de renverser un homme. À ces difficultés météorologiques s'ajoutaient, bien sûr, la présence ennemie, ses ouvrages de défense (mines et barbelés, petits block­haus, le tout enterré). Les déplacements s'effectuaient colonne par un. Dans la forêt, avancer était difficile sur les plaques de glace, mais dans la partie décou­verte, c'était pire. Chargés au maximum, les hommes s'enfonçaient jusqu'aux cuisses dans la neige et les plus petits se trouvaient comme suspendus à leur sac. Quant aux mulets, on dut bientôt les abandonner : les pauvres bêtes, d'abord très chargées, avaient bien du mal dans la forêt à cause de la glace. Ils se heurtaient aux arbres, provoquant la chute de tonnes de neige qui les affo­laient. A découvert, dans la neige épaisse, ils enfonçaient leurs pattes grêles et restaient suspendus par le ventre. Volontaires et endurantes, les braves bêtes tentaient d'avancer par sauts de carpe inefficaces. Alors elles lançaient des braiments qui vibraient désespérément sur toute l'étendue glacée. Et pour améliorer le tout: le vent. Un vent glacial et d'une force inouïe, les hommes marchaient pliés en deux et, arrivés sur la route des Crêtes verglacée, avan­çaient à genoux pour ne pas être renversés.

Ce tableau dressé, je me propose de vous exposer les exploits que furent capables d'accomplir des hommes qui, depuis des mois et des mois, risquaient leur vie chaque jour. Les hommes des FFI, toujours impatients, décident le 2 décembre de passer à l'attaque. Le 3 à 7 heures du matin, ils s'ébranlent. Trois escadrons à droite et le bataillon à gauche. Le démarrage est plus délicat que prévu car, encore loin de leur objectif, ils s'aperçoivent très vite que les Allemands ont eu largement le temps d'organiser le terrain et déjà, les barbelés, les mines ou les pièges se dévoilent. On progresse surtout sur la gauche à l'abri de la forêt.

À midi, ils approchent du Collet. Mais ils sont attendus et accueillis par une forte patrouille venant des Hauts de Falimont qui leur cause quelques dégâts. Ils redescendent des dénivelés de 30 à 50 m qu'ils avaient escaladés difficilement quelques heures auparavant et se dirigent plus à gauche vers la route des Crêtes. Un escadron y parvient à 14 heures; les deux autres ont obliqué vers le Chaume du Haut Chitelet et s'installent avec le PC. Une petite reconnaissance de la route des Crêtes vers l'auberge et le commandant de l'escadron décide tout de go et sans préparation aucune d'aller jusqu'au Hohneck. Ses hommes sont fourbus, il n'a aucune réserve de vivres ou munitions et il s'engage quelque peu à l'aventure. Dans un premier temps, son audace paie fort. Durant toute l'approche, aucune résistance ne se manifeste (pourquoi ne tire-t-on pas sur un homme à quelques mètres?). Les Allemands ne réalisent qu'au moment où l'on donne l'assaut à l'auberge. C'est alors la plus belle des pagailles: des Allemands sont faits prisonniers, il y a quelques morts et blessés et les autres s'enfuient par toutes les issues. Le calme revenu, les FFI fiers de leur exploit, auront en plus le plaisir de déguster la soupe fumante que les Allemands s'apprêtaient à manger. A 19 heures, un compte rendu au PC signale l'installation de l'escadron dans l'auberge du Hohneck.

Prise surprise? Unanimement, les prisonniers avoueront qu'ils attendaient l'attaque pour le surlendemain, la meilleure preuve étant qu'au Chitelet, un officier allemand est rentré seul, pensant encore y trouver des camarades. Il reconnaît que le moral n'est pas très élevé et ne cesse de répéter : « c'est dur, c'est dur ». Triste remarque que feront tous les Allemands que nous entendrons. C'était incontestablement très dur, mais leur attitude et leur mine attristée nous donnent à penser qu'ils avaient été aussi bien préparés à nous recevoir.

Les Allemands chassés de l'auberge n'en restent pas là. Leur commandement vexé a dû, comme on dit vulgairement, leur remonter les bretelles et rappeler aux gradés qu'ils ont pour mission de « tenir le Hohneck» coûte que coûte. Aussi dès minuit, ils lancent une première attaque, elle est sèchement repoussée. Deux officiers allemands sont tués. Dans la nuit du 4 décembre, nouvelle attaque. Elle est aussi repoussée, la soupe chipée aux Allemands est digérée depuis longtemps et le ravitaillement commence sérieusement à manquer. Les FFI appellent au secours, et le 4e RTT est désigné par la division pour assurer cette relève. Il détache le 1er bataillon et lui donne pour mission de « tenir le Hohneck sans esprit de recul ». Aussitôt, forts de leur expérience acquise depuis longtemps maintenant, les Tirailleurs s'ébranlent et les ordres de détails arri­vent en cours de route. Le capitaine Lartigau est désigné pour assurer la pre­mière relève. Il ramasse le maximum de renforts et d'appui et prend la tête de la progression.

Le 5 décembre à 17 heures, la compagnie dépasse le Chitelet et marche sur le Hohneck. Un guide, réputé familier de la région doit les conduire au sommet distant de 1800 m environ. Les Tirailleurs qui marchent dans la neige depuis 7 heures du matin sont fatigués, la nuit tombe et un vent glacial soufflant en tempête oblige à garder les yeux à demi-fermés. La route des Crêtes est fran­chie, la marche s'avère de plus en plus pénible, le vent est si fort qu'il faut souvent se coucher pour ne pas être renversé ni glisser sur le sol gelé; le guide a perdu sa route, les tirailleurs inquiets se regroupent autour du capitaine qui décide de faire demi-tour et chemine à la boussole. Ils arrivent au PC fourbus, à 20 heures.

Dès le lendemain matin, le 6 à 6 h 30, la compagnie se remet en route. Le temps est plus clair et à 8h30 ils arrivent à l'auberge. Il s'agit d'un bâtiment de trois étages avec des caves immenses et bien aménagées, la relève est assurée. Pendant ce temps, le poste de commandement du bataillon, deux compagnies et l'état-major s'installent au Chitelet. C'est alors qu'un brouillard épais s'étend sur la montagne, l'enveloppe, l'aveugle, l'isole, et ne la lâchera plus.

Dans la nuit du 7 au 8, l'ennemi tente un premier coup de main: lance-flammes, panzerfaust sont mis en œuvre. L'ennemi durement accueilli, se reti­re, laissant dans la neige les restes de son matériel détruit et de ses hommes tués. Dans la matinée, le ravitaillement réussit à passer, quelques patrouilles annoncent un calme relatif. La neige tombe à gros flo­cons. À 15 heures, un canon ouvre le feu à bout portant sur l'hôtel. Faisant un tué et douze blessés et rasant les étages. Averti par téléphone, le médecin du bataillon arrive avec les brancardiers; les blessés sont évacués malgré toutes les difficultés. Les brancardiers, pour pouvoir maintenir leurs brancards et leurs blessés, s'allongent sur la neige et guident leur charge avec leurs pieds. La nuit s'étend, épaisse et glacée. Derrière les murs déjà per­cés par où s'infiltrent le vent et la neige, les sentinelles se recroquevillent, les gradés de quart réchauffent à la cave, seul endroit où il y ait du feu, les armes automatiques que le gel rend inutilisables.

Le 9, à 4 heures du matin, nouvelle attaque: l'ennemi s'est approché à 10 m. Reçu à la grenade, il se replie après une heure de combat. A 15 heures comme la veille, le tir d'artillerie reprend implacable et précis. Cependant quatorze Allemands se sont constitués prisonniers.

La nuit du 9 au 10 est calme et la journée du 10 paraît devoir l'être : on organi­se la visite d'un commandant de l'état-major qui décide qu'une relève s'impose au plus vite. Une section passe du ravitaillement avec l'aumônier en visite. Dès leur départ, la pièce ou le char allemand, on ne sait quoi exactement, reprend son tir sans qu'on puisse préciser son emplacement. L'artillerie amie arrose des emplacements possibles mais sans résultat. Il est maintenant impossible de se rendre au Hohneck sans combattre. Les blessés qui s'y trouvent seront soignés sur place jusqu'à relève complète. Des rafales de minen se sont abattues sur le Chitelet, cependant que des bois environnants partent de nombreuses rafales de mitraillettes. Les Allemands marquent leur présence partout.

Dans le fond de la vallée, le commandement du groupement évalue difficilement le tragique de la situation; il monte cependant pour le lendemain une opération avec l'appui des FFI en protection latérale du reste du bataillon qui devra, par force s'il est besoin, réaliser la relève prévue. Cette opération démar­re le 11 à midi. Les actions secondaires sont illusoires et les 2e et 3e compagnies se battent seules. Les tirs d'artillerie ne peuvent être accrochés, on entend à peine les arrivées et on ne les voit pas tomber. La radio et le téléphone sont défaillants. Coiffés de cagoules, nos hommes s'élancent, ils s'enfoncent dans la neige jusqu'au ventre, mais leur ardeur est extrême: ils accrochent l'ennemi, le bousculent, va-t-il lâcher? Ils redoublent d'efforts. Soudain, un réseau très dense d'armes automatiques se dévoile par des crépitements continus mais qui ne permettent pas, par suite du brouillard, de situer les origines exactes; les hommes sont cloués dans la neige striée des traînées noires des minen; jusqu'à 16 heures, la bagarre continue avec le même acharnement, mais le froid fait son œuvre, les armes ne fonctionnent plus, les hommes tombent, glacés jusqu'à la moelle. Il faut retourner dans l'étable du Chitelet où 200 hommes s'entassent les uns contre les autres, serrés autour de maigres feux de bois, bricolés sur des pierres au milieu de la neige fondue. Au Hohneck, on a attendu la relève avec impatience. A 14 heures, une forte compagnie allemande s'est portée à l'assaut, a échoué, recommence jusqu'à la tombée de la nuit, mais toujours sans succès. Un obus a cassé l'antenne radio et mis trois mitrailleuses hors service, les munitions s'épuisent, les blessés encombrent la cave du poste de commandement, le froid augmente, les aliments font défaut, on suce de la neige pour se désaltérer, les communications sont rompues avec le commandement, mais le moral est bon car la relève qui n'avait pu se faire le 11 se fera le 12, on ne perd pas espoir. Enfin dans le fond de la vallée, les grands chefs s'inquiètent, les voix se font dures, les ordres sont presque des menaces, il faut à tout prix relever la compagnie qui n'a pas été ravitaillée depuis le 10 décembre. La relève se fera cette fois par le 7e RTA qui participera en même temps à l'opération du 12 décembre.

C'est à notre tour de jouer. Le 12 au matin, branle-bas de combat: la probabi­lité d'une relève implique pour chacun le barda complet en prévision d'une absence peut-être assez longue. La compagnie s'ébranle, colonne par un; dès l'arrivée sur le plateau enneigé, chacun s'efforce de suivre le sentier tracé par l'homme de tête. Malgré les chutes, de la neige jusqu'à la taille, nous atteignons le chaume du Chitelet, poste de commandement des Tirailleurs tunisiens. Mais là, c'est la cohue. Nous sommes tous bloqués les uns contre les autres, sans pouvoir même s'asseoir, le sac du plus petit supportant quelquefois le poids du plus grand qui lui tourne le dos. Les plus chanceux ont une place contre le mur: ils peuvent ainsi se laisser glisser et s'accroupir. Il y a maintenant 400 à 500 hommes dans cette étable et personne n'ose imaginer le désastre qui adviendrait si un fatal obus perçait le toit léger de la bâtisse. Les chefs sont allés prendre les consignes dans la petite chambre de berger où est installé le com­mandant. C'est alors que se joue la scène la plus invraisemblable. La porte de l'étable s'ouvre et qui voit-on entrer? Deux officiers allemands accompagnés d'un officier français du Hohneck et de trois tirailleurs. Ils enjambent les hommes entassés, les armes automatiques qui traînent partout et entre enfin dans le PC, la chambre du berger. On ne saura rien naturellement sur le moment. Les tirailleurs se posent des questions, surtout lorsqu'ils voient avec effarement, deux heures plus tard repartir, les Allemands, chacun une cartouche de cigarettes américaines sous le bras! Nous apprendrons plus tard ce qui s'est passé.

Pour le moment, on met au point l'attaque du lendemain qui sera assurée par les tirailleurs, 4e RTT d'une part, pour l'effort principal et comme objectif: la relève, et assurer ravitaillement et appui du 7e RTA en protection sur le flanc gauche le long des Hauts de Falimont. La neige est tombée toute la nuit, le pre­mier objectif est atteint par temps clair, on devrait apercevoir l'hôtel du Hohneck, mais la tourmente est telle que l'on ne voit rien, et qu'on n'entend rien. La marche reprend mais bientôt des feux nourris de mitrailleuses et de mortiers la stoppent. Nos projectiles d'infanterie sont impuissants contre les casemates allemandes. Ceux qui d'en bas, suivent le combat, s'impatientent, mais les compagnies sont dans un autre monde, un monde de froid, de neige et de mort. Les hommes cassés en deux s'enfoncent dans la couche mauvaise et y gèlent. A 17 heures, et après six heures de combat, les unités rentrent, ne maintenant que quelques postes.

Le 14 aura lieu l'ultime tentative de dégagement. C'est notre compagnie qui la prendra en charge, protégée des Falimont par les RTT. La nuit a été agitée pour chacun. Les gens savent ce qu'on leur demande et connaissent déjà les condi­tions dans lesquelles cela doit être exécuté. Chacun prend des dispositions de combat dans le plus grand silence, les cœurs sont serrés, le regard fixe. Dans la section voisine, arabisant averti, l'officier prêche la guerre sainte pour entraîner ses hommes au secours de leurs frères. Personnellement, je m'assure de la pré­sence de tous mes hommes, en bonne place, bien harnachés, un regard, les yeux dans les yeux, et comme l'arbitre sur le terrain de sport, un geste en avant et un cri « Inch Allah » et chacun de répondre à voix basse « Allah akhbar ».

C'est parti suivant le scénario devenu habituel, progression pénible, bonne pro­tection sur la gauche des RTT qui arrivent à pénétrer dans les casemates des Falimont et récupèrent de très nombreuses armes. Pour notre compagnie, la route des Crêtes franchie, le no man's land est calme, les armes automatiques se taisent et le silence devient alors angoissant; on y est presque. On devrait voir l'hôtel ou ce qu'il en reste, et pourtant rien ne bouge, on progresse encore, et à l'appel angoissé d'un adjudant-chef, une voix tout aussi angoissée répond: « kom kamerad ». C'en est fini.

L'hôtel est occupé à nouveau par les Allemands. Le sort en est jeté. C'est le coup d'assommoir, planté dans la neige, chacun se dit: coupable ou non cou­pable? Puis l'ordre de repli arrive, nous rejoignons la base de départ, puis nos positions premières. Mais que s'est-il passé? Nous ne connaîtrons l'ensemble qu'après le compte rendu du capitaine Lartigau.

Le 12, le brouillard est toujours très épais et une tempête de neige achève d'annuler la visibilité. À 9 heures, un point d'appui signale qu'il aperçoit quatre Allemands qui se dirigent vers lui, porteurs d'un drapeau blanc. Ils se présentent et demandent à voir le capitaine. Ils sont reçus dans le PC : un com­mandant accompagné de deux lieutenants et d'un adjudant-chef interprète qui remettent un pli écrit en français et en allemand, lui demandant de se rendre. Le capitai­ne refuse, les Allemands menacent alors d'un emploi plus massif de l'artillerie et essaient de démontrer que la position va vite devenir inte­nable. Ils savent très bien que nous n'avons plus de ravitaillement. Tout en leur disant qu'il en reste assez pour attendre le prochain, le capitaine imagine de profiter de leur présence pour organiser une liaison avec le PC et donner des nouvelles puisque toutes les liaisons sont coupées. Il propose donc à l'officier ennemi de se rendre auprès de son chef pour lui faire des propositions; l'Allemand accepte.

II laisse un de ses lieutenants en otage et des­cend vers le Chitelet avec un lieutenant et trois hommes du Hohneck. On a été témoin de leur visite. Là, le commandant après avoir été rapidement briefé par le lieutenant sur la situation catastrophique qui règne là-haut, demande à téléphoner à la division, la réponse est brève et nette : « tenir le Hohneck coûte que coûte ». Entre-temps, au cours du petit entretien avec les officiers du PC, il apparaît à ceux-ci que le moral des Allemands n'est pas très élevé et souvent reviennent les termes « c'est dur, il fait très froid » ; le comman­dant revient et donne la décision de la hiérarchie: le Hohneck ne se rend pas et le point d'appui sautera plutôt que de se rendre. Le commandant allemand très noble, dit: « je n'en attendais pas moins ». Il revient sur les duretés de la guerre et dit soudain: « Quelles seraient vos conditions à vous? », et demande que l'on délègue un officier auprès de son général. Nouveau coup de téléphone à l'arrière qui donne son accord; une trêve s'est tacitement établie, chacun songe aux combats des jours précédents et aux dernières paroles de l'Allemand: « C'est dur ».

Mais les heures passent et nous sommes sans nouvelles des parlementaires. En réalité, ils ont sauté sur une mine. Les Allemands ont été blessés et les Français commotionnés. L'ennemi avait profité de la nuit et du brouillard pour disposer à tous les points de passage, des mines antipersonnel et des mines antichars. Le cercle est bien fermé autour du Hohneck, des postes avancés ennemis surveillent les obstacles. Nous attendons toujours l'attaque de dégagement; rien ne se produit mais à 15 h15, l'artillerie allemande déclenche un bombardement plus violent qu'à l'ordinaire.

Les Allemands ont fait traîner volontairement les pourparlers pour éviter l'attaque et pouvoir préparer d'autres pièces d'artillerie pour arroser la cible idéale que forment les ruines du grand hôtel sur le glacis. Selon les Allemands eux-mêmes, 240 coups de canons furent mis au but entre 15 heures et 17 heures. Décrire l'état de l'hôtel après ce déluge est impossible. Cadres et tirailleurs sont splendides de courage, le guet est assuré continuellement sous le bombardement par quelques sous-officiers ou tirailleurs relevés quand ils sont blessés ou épuisés. En attendant leur tour de garde, les autres ne peuvent que se tapir à plat ventre dans les caves, le poste de TSF est en miettes, la situation intenable. A 17 heures le brouillard s'épaissit, les tirs de 88 cessent mais ils sont rempla­cés par des tirs massifs et bien ajustés de 155. C'est cependant un soulagement dans notre enfer, car les coups au but sont moins nombreux. Le tir d'artillerie commencé la veille au soir, cesse brutalement à 3 heures du matin. A 4 heures, les premières rafales de mitraillettes crépitent mêlées au bruit sourd des gre­nades, l'ennemi s'est rapproché à 20 m.

Les panzerfaust font voler en éclats les pans de mur restants. Deux compagnies allemandes sont lancées à l'assaut. Un chef de section sort et tente une contre‑attaque. Ils sont obligés de rentrer aussitôt, il faut se défendre où l'on est. On rationne les grenades : deux par homme, les Allemands tirent sur les armes automatiques au panzerfaust, dès qu'elles se dévoilent. Un sergent court d'embrasure en embrasure avec son fusil-mitrailleur, tire une rafale, puis passe sans attendre l'ennemi qui tire chaque fois dans l'embrasure qu'il vient de quitter. Mais à ce jeu-là on s'épuise. Les mitrailleuses sont hors d'usage, le médecin en démonte les bandes pour remplir les chargeurs des fusils-mitrailleurs. A 6 heures accalmie. Les Allemands ont perdu 30 à 40 tués. Ils abandonnent des lance-flammes et d'importantes charges de dynamite. De l'hôtel à trois étages, il ne reste que le rez-de-chaussée, sa façade a été aspergée par le liquide d'un lance-flamme qui heureusement n'a pas brûlé. Vers 16h30, l'espoir renaît. Des éléments sont signalés se déplaçant vers le Hohneck. Une patrouille envoyée en reconnaissance nous déçoit: c'est l'ennemi. À 18 heures, après avoir partagé un biscuit pour deux, nous nous préparons pour la nuit. Le tir allemand reprend sans interruption. Si les secours n'arrivent pas pour demain, il faudra tenter une sortie coûte que coûte. Après une nuit d'alerte, de « marmitages » irréguliers mais puissants, à 6h40 exactement, les premières rafales ennemies crépitent, beaucoup plus nourries que la veille, l'obscurité est encore plus profonde, épaissie par un brouillard intense. Pour comble de malchance, il n'y a pas de vent, ce qui permet aux Allemands d'employer leurs lance-flammes de beaucoup plus loin. Ils sont nettement plus nombreux que la veille, et tout autour de nous, très proches. Notre dernière mitrailleuse se détériore. Toute sortie est impossible, nous nous défendrons avec nos dernières grenades. À 7 heures, les lance-flammes entrent en action, les panzerfaust sont de plus en plus nombreux, les murs s'écroulent, on n'y voit plus rien, des hommes s’agite comme des ombres dans les flammes, la fumée, la poussière.

À 7h15, les Allemands parviennent à lancer dans le PC une forte charge de dynamite, tout s'écroule, les Allemands bondissent et font leur premier pri­sonnier. Je n'ai presque plus de munitions, les flammes s'élèvent de tous côtés, la plupart de mes gradés ont disparu sous les décombres, il y a de nombreux blessés, brûlés au visage; surtout une horrible odeur de chair brûlée se répand, mêlée à celle de la poudre, on n'y voit plus rien.

Je consulte le sous-lieutenant; comme moi il considère que nous sommes perdus, nous essayons une sortie, nous sommes renversés par les explosions des panzerfaust. J'arrive enfin à bondir entre deux lance-flammes, mais c'est pour tomber au milieu des Allemands.

J'ordonne de cesser le feu aux quelques tirailleurs qui s'obstinent encore, les Allemands nous rassemblent ivres de fatigue, les yeux pleins de larmes et le ventre vide.

Après avoir ramassé leurs morts et leurs blessés, ils s'occupent de nous. Nous sommes une cinquantaine, plusieurs sont brûlés, souvent à la face. Le médecin a sept éclats dans le corps, un tirailleur aveugle hurle, nous avons tous le visa­ge noirci, méconnaissable, les vêtements roussis et déchirés, des brûlures partout et les mains gelées.

Longtemps personne n'a parlé du Hohneck. C'est une affaire malheureuse. Cependant quelle somme d'héroïsme a été dépensée pendant ces quelques jours! Outre la 1re Compagnie disparue, le reste du bataillon a eu 118 pertes: tués, blessés, gelés. Les Allemands ont considéré leurs prisonniers comme des héros. Les journalistes allemands ont raconté longuement cet épisode de guer­re. Au capitaine Lartigau qui lui disait simplement « J'ai reçu l'ordre de tenir, j'ai tenu jusqu'au bout », un général SS s'est écrié « Combien de sang a coulé au cours de cette lutte insensée! ». Cet éloge arraché à l'ennemi paie bien des peines.

Voici ce que fut, brièvement racontée, la « Sidi-Brahim des neiges ». Qu'en reste-t-il pour la mémoire ? Quarante ans après, le visiteur des lieux ne trouve encore, pour lui rappeler ces combats, qu'un tumulus de trente centimètres de haut, entouré de galets et une petite plaque de marbre sur laquelle on peut lire ce simple texte « Sidi-Brahim des neiges, 14 décembre 1944 ». C'est aussi le sym­bole de l'humilité de nos tirailleurs.

Récemment pourtant vient d'y être élevée une stèle un peu plus digne.

Eugène-André Métral (*)


(*) Le colonel Eugène-André Métral, jeune aspirant lors de la Seconde Guerre mondiale, montait au feu en Italie, à l'âge de 20 ans. II a écrit ce récit de ses combats en Alsace.

1 – Edition Africa nostra, 6rue Paladihe, 34000montpellier, dépôt léga : 2e semestre  1985

In : « l’Algérianiste » n° 119

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