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La bataille du Belvedere (secteur de Cassino)

Écrit par Jean FLORENTIN. Associe a la categorie La Seconde Guerre Mondiale

 

 

A l'occasion de ce quarantième anniversaire des combats pour la libération de la France où l'Armée d'Afrique fit tout son devoir et des commémorations officielles d'hommage aux troupes combattantes, où nous n'apparaissons plus, il nous est agréable de faire savoir que le lieutenant-colonel Florentin, du bureau national du Cercle algérianiste, a exposé devant les élèves officiers d'active de la promotion Général-de-Monsabert (Saint-Cyr 1983-1985) le déroulement des combats auxquels il prit part avec son unité. Ce sont quelques extraits de cette relation tenue le 1er juillet 1984 sur le champ de bataille, cartes d'état-major en main, que nous vous proposons ci-après.

I.S.

Colle Abate, Colle Belvédère : c'
est aujourd'hui un pays où Virgile aurait pu écrire quelque Géorgique. Mais imaginez ce paysage mort : toutes les maisons démolies par l'artillerie, les arbres déchiquetés, pas un point d'eau. Imaginez, au lieu des bruits familiers de la campagne, le fracas des nebel­werfer, les « 6 tubes » ; pour la première fois on a entendu le mugissement des coups de départ, puis le hurlement crescendo au fond du ciel gris, jusqu'aux explosions qui font trembler la terre et envoient dans une gerbe de fumée et de poussière, des morceaux d'acier énormes. Imaginez qu'à vos pieds, il y ait des cadavres d'Allemands et de tirailleurs enchevêtrés. Imaginez qu'au lieu de cette douce température, il gèle. Il gèle assez pour que les cadavres ne sentent pas. Alors, avec le sergent observateur, nous avions fait une murette pour nous protéger, en entassant ces pauvres morts dans lesquels s'enfonçaient les éclats d'obus et de mines, les gros fragments des nebelwerfer.

A l'est, à 3 ou 4 kilomètres, à une altitude de 60 mètres environ, la plaine du Fiume Rapido, prolongée vers le nord par celle du rio Secco. Elles sont couvertes d'oliviers : l'Olivella, l'Oliveta, et au fond, lové dans un cirque montagneux, le village de Sant Elia. Depuis quelques jours et jusqu'
au 24 janvier nous occupions les hauteurs qui dominent cette petite cité presque totalement détruite. La vallée du rio Secco, qui à l'époque était loin d'être secco, se resserre en montant vers Belmonte, et, au delà, Atina et la chaîne de l'Apennin.

Et, en face de nous, dominant la plaine, à un peu plus de 3 km en ligne droite, il y a le rocher du Cifalco qui nous domine avec ses 947 mètres. C'
est l'observatoire ennemi que nous aurons dans le dos durant la bataille. Nous ne pouvions faire un déplacement, même individuel, sans être repérés. Et les Allemands connaissaient leur métier d'observateur, de transmetteur et d'artilleur.

Vers le sud, la vallée du Rapido va s'élargissant, mais limitée sur sa rive droite par la paroi abrupte du Castellane dominant le village de Cairo.

Le dernier ressaut de la paroi rocheuse est le site de l'abbaye illustre d'où saint Benoît, au VIe
siècle, avait fait rayonner la foi et la civilisation mona­cale dans toute la chrétienté : Monte Cassino, le mont Cassin, haut lieu de la spiritualité, mais aussi citadelle ayant autrefois interdit la vallée du Liri, la route de Rome.

Les Allemands ne sont pas que de bons observateurs ou artilleurs. Ce sont aussi des tacticiens de grande classe et ils avaient imaginé de barrer la route de Rome aux forces alliées, en utilisant, non plus l'abbaye-forteresse médiévale, mais tout ce massif escarpé en le raccrochant par la cote 470 à la falaise du Cifalco. Le tout est dominé par le sommet pointu du mont Cairo, majestueux, inexpugnable, avec ses rochers enneigés, culminant à près de 1.700 mètres.


Ils ont eu le temps de renforcer cette magnifique position défensive naturelle avec des casemates, des barbelés, des mines, bref, par tout un ensemble d'obstacles battus par des feux puissants et en profondeur d'armes automatiques, par des tirs bien repérés d'artillerie et de mines. Ils l'ont baptisée : ligne Gustav.


Si les défenses ennemies au pied du Cifalco, la cote 470 en particulier, étaient enlevées ; si l'attaquant parvenait à traverser les champs de mines et les barbelés après avoir franchi le rio Secco ; s'il parvenait à se hisser par les crevasses de la falaise du Belvédère à la cote 382, puis à atteindre, en premier objectif (0.1.), le rebord est du massif, avec les cotes 721 et 681 si, ensuite, il parvenait à 771 où nous sommes ; puis, au rebord nord-ouest du massif avec les cotes 915 et 862 du Colle Abate, en 2°
objectif (0.2.), ... alors, la ligne Gustav serait percée, les chars pourraient grimper les lacets de la route de Terelle, occuper le village et à l'ouest encore, le mont Campanella ; l'infanterie pourrait atteindre, d'une part, à l'ouest, la ligne de partage des eaux entre le bassin du Rapido et celui du Liri et, d'autre part, au nord, en dominant la vallée du rio Secco, Atina par les hauteurs dominant Belmonte.

C'était bien là ce qu'avait imaginé le général Juin, commandant le corps expéditionnaire français : Atina étant prise, c'était toute la défense allemande, désarticulée, qui s'effondrerait. La route vers Rome serait ouverte par un large débordement vers les vallées au nord-ouest du massif du Cairo. « 
Atina, c'est par Atina que l'on ira à Rome ! » C'est en vain que le général Juin exprimera à plusieurs reprises cet avis.

Or, le général Juin était subordonné au général Clark, commandant la Ve
Armée américaine. Sans doute au cours des combats de novembre à ce milieu de janvier 1944, Clark avait-il pu apprécier l'efficacité des troupes françaises en montagne ; sans doute devait-il reconnaître que Juin était un tacticien de grande classe. Mais, à vrai dire, il demeurait persuadé que la technicité et le luxe des moyens américains lui apporteraient la rupture du môle de l'abbaye, malgré les échecs essuyés jusqu'ici.

Le 22 janvier, les américains avaient débarqué sur les plages d'Anzio, à quelque 60 kilomètres de Rome. Succès initial ; mais la lenteur des assail­lants avait permis aux Allemands de se ressaisir. Maintenant, les Américains risquaient d'être rejetés à la mer.


Alors, au plus vite, Clark monte une opération pour soulager Anzio : le coup de boutoir, une fois de plus, contre le mont Cassino. Cela allait aboutir à la destruction de l'abbaye.


Et il décida enfin de confier à Juin l'exécution de son plan. Mais ce plan devenait une mission de couverture au nord de l'opération principale contre Cassino. Ce ne devait plus être qu'une action secondaire, de diver­sion latérale, à exécuter avec les seuls moyens français pourtant fatigués par les opérations récentes. Cela n'avait plus rien à voir avec le vaste débordement du môle de Cassino par le Nord, conçu par le général Juin.


Et Clark savait que les Français auraient à cœur de justifier la confiance placée en eux, même s'ils devaient remplir une mission de sacrifice. C'est bien ce qu'
avait compris le général de Monsabert, commandant la 3° D.I.A. en apprenant que la mission lui était confiée : « prendre d'assaut le Belvédère ? dit-il, qui a pu songer à une chose pareille ! En somme c'est un pari contre l'impossible qu'on nous demande. Eh bien ! soit ! Ce pari, nous le tiendrons... Et nous le gagnerons ! »

Et c'est à mon régiment, le 4° régiment de Tirailleurs tunisiens qu'échut le redoutable honneur de tenir le pari.


Le 4e
R.T.T. était commandé par le colonel Roux. Il constituait, avec le 3e et le 7e régiment de Tirailleurs algériens, l'infanterie de la 3e division d'Infanterie algérienne commandée par le général de Monsabert.

Le 4e
R.T.T. était fatigué par un mois de combats ininterrompus dans la montagne. II avait atteint, par le Val de l'Inferno (le bien nommé), les hauteurs au nord de Sant Elia. La mauvaise route très sinueuse qui descend d'Acquifondata à Sant Elia était le seul axe pour desservir le secteur d'attaque.

Le 24 janvier, le colonel Roux donne les ordres aux trois chefs de bataillon : partant des hauteurs au nord de Sant Elia, deux bataillons atta­queront en premier échelon : le 3° à droite sous les ordres du commandant Gandoêt, le 2e
à gauche sous les ordres du commandant Berne.

Objectif 01 : Ligne de crête cotes 721-681 : Colle Belvédère.


Objectif 02 : Ligne de crête cotes 915-862 : Colle Abate.


Au-delà de celui-ci, des reconnaissances seront poussées sur 875. De plus, une des compagnies du 3eme bataillon devra agréablement enlever par surprise la cote 470, face au Cifalco et la tenir coûte que coûte, jusqu'à ce qu'elle soit relevée par une unité du 3e
R.T.A.

Quant au bataillon, commandant Bacqué, il sera en réserve et occupera 01 dès que les bataillons de tête partiront à la conquête de 02.


Les bataillons de tête seront appuyés chacun par un groupe d'artillerie d'obusiers de 105 HM2.


Jour J : 25 janvier, H : 7 h 30.


Un gros repas est servi aux hommes dans la nuit du 24 au 25, car, pour l'attaque, il n'y aura pas de convois muletiers. Les tirailleurs devront porter leur armement et munitions, une boîte de ration K et leur bidon d'eau.


25 janvier.


A 6 h 30, soit une heure avant l'attaque générale, la 9e
compagnie du capitaine Denée, partant de la cote 502. a pour mission d'occuper la cote 470. Déclenchement du tir d'arrêt allemand : la surprise n'a pas joué. Néan­moins, Denée entraîne tout son monde à l'assaut. Son lieutenant El Hadi arrive sur le piton, blessé à mort. Il tombe en criant : « Vive la France ». Denée est lui aussi blessé. Les survivants, écrasés par les obus, sont contre-attaqués. La 10e compagnie, envoyée au secours de la 9e, ne peut déboucher des pentes sud de la cote 470. Néanmoins l'ennemi est « fixé » et ne pourra contre-attaquer dans le flanc des tirailleurs partis à la conquête de la falaise du Belvédère.

Pour le 3e
bataillon, ces tirailleurs sont ceux de la 11e compagnie du lieutenant Jordy. Parti à 7 h 30, Jordy a traversé le rio Secco et commence à grimper vers la cote 681 par un ravin qu'on a baptisé « ravin Gandoêt » du nom du commandant du 3e bataillon qui l'emprunte derrière la com­pagnie Jordy.

Comme prévu, il y a des armes automatiques sous casemate. Celles-ci sont abordées et réduites à la grenade. Enfin, Jordy parvient sur 681, son objectif. Il y a là un observatoire allemand : l'officier qui s'y trouve est tué, 15 prisonniers sont faits.


A la gauche du bataillon Gandoêt, le 2e
bataillon du commandant Berne est parti lui aussi à 7 h 30 et a traversé le rio Secco. La 6e compagnie du capitaine Chatillon enlève d'assaut la cote 382, mais le capitaine est tué. La 5e compagnie commandée par le lieutenant Thouvenin est tenue en échec au bas de la cote 721.

Les bataillons d'attaque partis à l'assaut de 01 ne se sont pas attardés à nettoyer toutes les résistances car il fallait aller vite. Le 1er
bataillon du commandant Bacque qui a suivi, réduit ces résistances et interdit à l'ennemi d'opérer de flanc ou dans le dos des unités qui se sont infiltrées dans la montagne.

Alors que le soir tombe, la 1e
compagnie relève la 5e sur 382, afin de permettre à cette dernière de reprendre sa progression vers son objectif 721. Le commandant installe son P.C. à l'Olivella.

A la tête de ma section de mortiers de 81, j'avais traversé le pont effondré de Sant Elia : entre deux tirs d'interdiction ennemis, nous avions joué les équilibristes sur les poutrelles à fleur d'eau. Nous portions une charge d'une vingtaine de kilos : tube, plaque de base, bipied ou « trèfle », c'est-à-dire un paquet de 6 obus normaux. Je pris moi-même un trèfle lorsqu'un des pourvoyeurs fut blessé. Durant toute cette journée je ne reçus aucun ordre de tir. Et pour cause ! Les transmissions étaient précaires ; on ne savait guère où étaient amis et ennemis, souvent imbriqués sur le terrain : les localisations précises étaient difficiles dans la plaine étant donné l'exactitude très approximative de la carte.


La nuit tombée, nous étions soumis à des tirs d'artillerie sporadiques mais continuels, sans aucun abri : nous nous sommes couchés sur place. La pluie glaciale tomba toute la nuit, et les blousons américains dont nous étions vêtus n'étaient pas renommés pour leur imperméabilité.


26 janvier.


Au matin du 26, on fait le point. Le 3e
bataillon du commandant Gandoêt tient 681 avec sa 11e compagnie ; le commandant s'est installé dans le col entre 681 et 721. Le 2e bataillon du commandant Berne a été stoppé sur les pentes est de 721. Dès l'aurore, il reprend l'attaque de 721 et 700. La 7e compagnie du capitaine Tixier réussit à s'installer sur 700. Il en est délogé. Il reprend le piton une deuxième fois ; une deuxième fois, il doit l'abandonner. A 721, on a plus de chance : le piton est occupé soli­dement.

L'ordre d'attaquer l'objectif 0.2 arrive H : 16 h 30.


Pour le 3e
bataillon, 0.2, c'est le piton 862. Mission confiée à la 11e com­pagnie qui le débordera par la droite. Cet échelon d'attaque sera appuyé par les mortiers et mitrailleuses lourdes de la C.A. et par le groupe d'artil­lerie d'appui.

Le combat est très dur ; la nuit tombe sur l'objectif conquis où 10e
et 11e compagnies se sont rejointes. Il fait froid et la boite de ration K est loin, le bidon d'eau est vide, les munitions sont partout presque épuisées et comment imaginer un ravitaillement ?

Au 2e
bataillon, la situation est à peine stabilisée sur 01, car la cote 700 est à nouveau aux mains de l'ennemi. Néanmoins, l'ordre arrive d'attaquer 0.2 à 16 h 30.

02 : c'est-à-dire 915, le colle Abate, en passant par 771 (où nous sommes aujourd'hui). Ce sera l'honneur et la mort du lieutenant Thouvenin, com­mandant la 6° compagnie. A 2 heures du matin, après des mêlées au corps à corps, Thouvenin est tué sur l'objectif conquis, au-delà même de la cote 915. Mais là aussi, les munitions sont rares, les vivres depuis longtemps épuisées, pas d'eau, et il fait froid, très froid.


Ainsi, 0.2 est partout atteint en cette nuit du 26 au 27 janvier, par des unités fatiguées, démunies, plus que décimées, mais la mission a été totalement remplie. Bien sûr, c'est instable, précaire, et les Allemands, eux aussi, savent se battre. Il faudrait vite des munitions, des vivres, de l'eau et des unités fraîches pour étayer, les bataillons du Belvédère et du colle Abate.


Quant au
bataillon, il a rempli sa mission. Au 1er matin, le P.C. s'est porté sur 382 où il se fait sérieusement bombarder. La 1ère compagnie, sui­vant le mouvement du 2 e bataillon, se porte sur 721. Le bataillon, à 19 heures, a reçu l'ordre de tenir solidement le Belvédère en liaison à gauche avec une compagnie du 7e R.T.A. et en se couvrant vers le ravin N.E. de 382 où des infiltrations sont à craindre.

Ce ravin N.E. de 382, j'allais devoir m'en occuper très particulièrement et cela m'amène à parler de ma section pour cette journée du 26.


Au petit jour, mes hommes et moi, trempés, transis, avions repris nos fardeaux
après avoir grignoté une partie de la ration K ; on a pu remplir les bidons à quelques filets d'eau sous les oliviers.

A la limite du couvert, nous arrivons devant le rio Secco... le mal nommé à cette époque de l'année. Un peu plus ou un peu moins mouillés, on traverse facilement et rapidement. En effet, l'air s'est empli de bruits bien connus. Nous sommes tirés de loin, sur notre droite et un peu en arrière. Il y a aussi des balles qui sifflent et ricochent en miaulant çà et là. Mais cela ne me paraît pas très précis. Et puis, nous sommes arrivés dans un ravin broussailleux qui monte de rocher en rocher vers 382... Si je ne me suis pas trompé !


Nous sommes « sonnés » par l'artillerie : forcément, nous montrons nos fesses au Cifalco qui nous regarde à 2.000 mètres. Des hommes sont touchés, on doit les abandonner après les avoir pansés rapidement. On laisse sur place les fardeaux jugés les moins importants : des plaques de base et des bipieds, car il faut monter au moins un mortier complet, les quatre tubes et le plus d'obus possible.


Le souffle est rauque, le sang tape aux temps, les obus tombent : on se fait tout petit entre deux rochers et on repart vite toujours plus haut. Finalement nous arrivons à une ferme qu'occupent notre chef de bataillon, le commandant Bacque, les postes radio du bataillon et le médecin dont le poste de secours est déjà surchargé de blessés.


Je reçois mission d'organiser la défense de cette cote 382 et du P.C. du bataillon, avec la section de mitrailleuses lourdes de l'adjudant-chef Lanfranchi, mes mortiers et des éléments de la compagnie de commandement. Plus tard, je serai renforcé d'une section de notre 3° compagnie et d'une section du 3° R.T.A. commandée par le sergent-chef Loro. Mes hommes ont pu hisser deux pièces complètes, les deux autres et une bonne centaine d'obus.


Vers le sud et l'est, c'est dégagé ou abrupt : les Allemands ne peuvent contre-attaquer par là et nous sommes alors persuadés que nous contrôlons bien la plaine. Restent les ravins du secteur nord : c'est broussailleux avec des rochers : belle zone d'infiltration, je le sais, et pour cause, c'est par un de ces ravins que nous sommes arrivés.


Avec Lanfranchi nous installons les pièces de mitrailleuses : pas for­midable comme champ de tir. Il faut surtout des guetteurs, beaucoup d'yeux pour scruter les pentes en face. Je repère des objectifs éventuels pour mes deux mortiers : hausse entre 800 mètres et 1.000 mètres.


A peine installés, le Cifalco qui nous a vu nous agiter, nous plaque un tir d'une violence et d'une précision remarquables. Dans le sol rocheux, pas moyen de creuser, on a juste eu le temps de monter des murettes. Lanfranchi et moi sommes derrière une murette au-dessus de laquelle émerge le canon d'
une de nos mitrailleuses lourdes. Sous le tir ennemi, nous chan­tions cette mélodie alors à la mode : « Mon ange qui veillez sur moi... ».

 



Je suis sûr que ce n'était pas réfléchi, peut-être une réaction inconsciente de peur. Un coup tombe tout près, sonnant les tympans, projetant des éclats de pierraille et de ferraille. J'avais laissé ma main gauche sur le réservoir d'eau de la mitrailleuse juste une coupure peu profonde, mais le réservoir d'eau de la pièce, lui, est bien perforé !


J'ai retrouvé un bout de papier sur lequel j'ai noté l'effectif de ma section : nous sommes partis à 47, et sommes arrivés à 36 sur la cote 382.


27. janvier.


En cette aube froide du 27 janvier, sur 382, nous ignorons tout ce qui se passait au 2° bataillon sur 915 et au 3° sur 862.


Sur ces deux pitons, jalonnant 0.2, chèrement conquis, ce fut, au petit jour, la contre-attaque ennemie, précédée d'un tir d'artillerie d'une violence inouïe. Les hommes, n'ayant plus de cartouches, se battent à la baïonnette. Tous les officiers sont tués ou blessés au 2e
bataillon. Il n'y a plus de 2e bataillon : les blessés, dont le commandant, et quelques indemnes, sont faits prisonniers. Il ne reste de cette unité d'élite que la 7e compagnie du capitaine Tixier qui continue à s'accrocher au flanc de la cote 700 et quelques rescapés qui s'intègrent au 1er bataillon.

De ce fait, le 3e
bataillon qui a conquis 862, la partie droite de 0.2, se trouve désormais isolé en flèche, sans voisins. II risque d'être, à son tour, débordé, coupé de ses arrières, encerclé, et contraint à la capture ou à la destruction.

C'est pourquoi, à midi, le commandant Gandoét décide le repli sur 681, 0.1, opération sans laquelle il risque de tout perdre... Et son bataillon réussira à se rétablir sur ce piton. En somme, en ce 27 janvier, c'est la perte totale de 0.2.


Quant au 1er
bataillon, sur la partie gauche de 0.1, il est attaqué sur 721. Il est, en effet, au contact direct de l'ennemi par suite de la disparition du 2° bataillon et de l'occupation par cet ennemi de 771 (où nous sommes) et du piton 800 mètres au nord.

Sur l'arrière du bataillon, à 382, la situation s'est brusquement aggravée : non seulement il y a la menace frontale sur 721 et 861, mais encore, l'impression d'encerclement que nous avions devient une réalité : des brancardiers reviennent au P.C. en signalant que les Allemands remontent les pentes boisées du Belvédère. Une section appuyée par le tir de mes mortiers est envoyée pour arrêter leur mouvement.


C'est alors que nous arrive la nouvelle de la mort de notre colonel Roux, tué dans un combat dans la plaine de l'Olivella. Nous sûmes plus tard les circonstances de cette mort.


Fait prisonnier par une section ennemie cachée dans les rochers, alors qu'il avait décidé de monter vers nous, il est frappé à mort lorsque les chars du 3e
Spahis arrivent pour le dégager.

Décidément, cette journée du 27 janvier est éprouvante. Non seulement nous sommes marmités » continuellement, non seulement il y a ce climat d'incertitude sur ce qui se passe devant et derrière nous, mais encore il y a toutes ces mauvaises nouvelles. Les unes certaines, comme la mort de notre colonel qui nous a en même temps consternés et renforcés dans notre certitude qu'il faut, comme lui, aller jusqu'au bout. Les autres sont peu claires, incontrôlées, colportées spontanément ou reçues par des appareils radio catarrheux et incertains ; elles peuvent provoquer des mouvements de panique qu'il nous faudra aussitôt stopper. Et enfin, il y a le fait que nos munitions s'épuisent, que nous avons faim et surtout soif. La soif est plus difficile à supporter que la faim.


Le 28 janvier commence dangereusement pour nous. Du 2e bataillon, il ne reste que la 7e
compagnie du capitaine Tixier, incluse maintenant dans le dispositif du 1e bataillon. Elle est attaquée durement avant le lever du jour et doit se replier au nord-est de la cote 700 sous la protection des mortiers de la C.A.I.

A l'aube, la gauche de la 1e
compagnie qui tient 721 est attaquée : l'ennemi est rejeté à la baïonnette. Au même moment, le 3e bataillon est attaqué sur 681 : trois capitaines, entre autres officiers, sont tués, mais la position reste entre nos mains. En somme, l'attaque frontale des Allemands sur 0.1 a échoué.

Dans la matinée, c'est le P.C. de notre 1e
bataillon, cote 382, qui est attaqué. Mon point d'appui a heureusement été renforcé par une sec­tion du 3 R.T.A. Les guetteurs ont vu des « feldgrau » glisser entre les rochers et les broussailles des pentes nord du Belvédère. Je fais tirer les mitrailleuses lourdes, mais je sais bien que leur tir fichant sur les pentes en face ne sera pas très efficace, et puis les munitions commencent à s'épuiser : on a fouillé depuis longtemps les cartouchières des tués.

Alors il reste mes mortiers de 81. Mais ce matin, j'ai déjà pas mal tiré sur la cote 700 au profit de la 7e
compagnie : je n'ai plus que 24 obus ! Les hommes tirent posément au fusil, mais maintenant on commence à entendre des ordres en allemand. J'avais commencé à tirer au mortier à 600 mètres. J'augmente l'inclinaison du tube : 65, 70, 75 degrés. Il me reste maintenant deux obus et je sais que les Allemands sont tout près : à 100 mètres, peut-être moins. Je place mon tube sous un angle en deçà des limites de sécurité, pas prévu sur les tables de tir, 83° peut-être. L'obus part presque à la verticale et retombe à quelque 60 mètres devant nous, et je m'apprête à envoyer le dernier encore plus court, si l'ennemi nous donne l'assaut...

Avec minutie et précision le colonel Florentin continue de décrire les combats. Ces la reddition d'un groupe important de soldats allemands, fomentée par un
« feldgrau " alsacien de Mulhouse, la grave blessure du capitaine Bella, adjoint du chef de bataillon, les continuelles attaques et contre-attaques sur la cote 700 ; le ravitaillement par un convoi muletier à l'aube du 29 janvier, un exploit parmi tant d'autres dû à la volonté des hommes, l'intervention des Spahis, les féroces combats du 30 janvier, la mort du capitaine Carré, du sous-lieutenant Barboli, du capitaine Tixier qui, aveugle, a arraché ses galons pour ne pas être soigné avant ses hommes. Ne restent de la 2e compagnie du 7° R.T.A. qu'un caporal et 13 hommes. Les combats du 31 janvier sont menés avec des unités formées sur place par les survivants des différentes compagnies, amalgame rendu possible, précise le colonel Florentin, par la fraternité au combat des hommes, la confiance réciproque des chefs, la souplesse de manœuvre du général Monsabert et le long entraînement de la 3e D.I.A., en 1943, en Algérie. Nuits et jours les combats se poursuivent et les pertes se font plus cruelles...

« Nous étions environ 2.000 au 4 R.T.T. a avoir grimpé sur le Belvédère ou la cote 470 au pied du Cifalco. Parmi ceux-ci, 1 334 hommes et 38 offi­ciers dont le colonel, ont été tués ou blessés ; soit les deux tiers des effectifs engagés. Pour ma part, montée à 120 hommes, nous sommes descendus à peine 50 et j'avais reçu sous mon commandement les 12 survivants sur 140 de la compagnie Carré.


Nous avions mis hors de combat les défenseurs de ce secteur de la ligne Gustav. Devant nous il y avait Terelle, le monte Campanella et la descente vers Roccasseca et Pontecorvo, la longue vallée du Liri, la route de Rome ouverte.


Désormais les Alliés devaient compter sur nous et avec nous. Il était devenu décent que nous soyons présents en mai 1945, par le général de Lattre, à la signature de la capitulation de Berlin.


Et le colonel Florentin a conclu devant ces jeunes hommes dont certains connaîtront sans doute, eux aussi, un destin difficile :


« Cette victoire avait été obtenue par le sacrifice des Tirailleurs tuni­siens et algériens, des Tirailleurs et des Goumiers du Maroc. Ils avaient ainsi tous acquis des droits au sein de la communauté française.


« La politique des années qui suivirent fit oublier cette solidarité cimentée par le sacrifice de l'Armée d'Afrique, mais je suis sûr, personnel­lement, que malgré les incompréhensions et les heurts nous avons jeté pour les années à venir le fondement de l'union de la France et du Maghreb, qui s'exprima déjà le 25 janvier 1944, sur la cote 470 lorsque le sous-lieutenant tunisien El Hadi tomba en criant : « Vive la France ».


Jean FLORENTIN.

 

 

In « l’Algérianiste » n° 27

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