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La "MONA" ou "MOUNA" délice oecuménique

Écrit par G. R. JORGE. Associe a la categorie Généralités culinaires

LA " MONA , OU " MOUNA " DÉLICE OECUMÉNIQUE

Je me suis penché sur les différentes sources et définitions que nos compatriotes oranais, les divers dictionnaires, livres ou écrits ont donné de cette succulente brioche que l'on dégustait, en Oranie, à l'occasion des fêtes de Pâques, dans quasiment toutes les villes et villages. Le rituel des festivités, avec leur cortège profane d'agapes joyeuses, trouvait son point d'orgue dans la forêt des Planteurs, au pied de Notre-Dame de Santa-Cruz à Oran. Et l'on baptisa tout naturellement le lundi de Pâques du nom évocateur de la saint-couffin ! Au début de la conquête française on parlait plutôt des fêtes de la " mona ", puis, sous l'effet de la francisation accélérée de la ville et de la construction du sanctuaire et des pèlerinages qui s'en suivirent, le mot " mouna " (1) apparut et se popularisa assez vite à partir des années 1850-1860.

Mais voyons plutôt ce qui a été écrit à propos de la mouna.

Ferdinand Duchêne (2) notait en 1929 dans son livre " Ceux d'Algérie " : " le lundi de Pâques et le lundi de Pentecôte, tous les Algériens, unis au nom du même rite, communient en une fraternité de toutes races, de tous langages ; c'est ce qu'on appelle " faire la mouna " (sic)...

" La mouna est une brioche espagnole au beurre, à l'huile d'arachide et au sucre, qu'il est indispensable de manger à ces deux dates, au dehors. Rien ne saurait empêcher cette sortie qui est strictement rituelle. L'Algérie européenne doit donc, ce jour-là, quitter la maison. Elle se retrouve dans tous les coins ombragés de son domaine où des fraternisations s'amorcent, où des couples tentent le geste qui bientôt réunira leurs jeunes désirs... Sans doute un dieu qui vient de mourir ressuscite, et c'est ici-bas une joie... Y pense-t-on ? Tous les " mouneurs ", sans peut-être bien s'en rendre compte, ne sentiraient-ils pas davantage qu'une humanité commence à s'enfanter elle-même chez nous et que cela aussi nous importe ? Et c'est pourquoi la mouna apparaît en Algérie comme la fête nationale de tous".

Roger Degroote (Echo de l'Oranie n°212) dans un vieux livre écrit par Louis Giraut (sans référence) donne la recette de la mouna : " gâteau fait de blanche farine sucrée et beurrée, farci de raisins de Corinthe et odorisé d'une cuillerée d'antique cognac " (recette modernisée sans aucun doute). Il indique également que le Fort Lamoune donna son nom au gâteau.

Alonso Ginés (Echo de l'Oranie n° 215) a lu, dans un vieux livre intitulé " Histoire d'Oran ", appartenant à la bibliothèque des Beaux-Arts située près du Collège Ardaillon à Oran, l'histoire des festivités des jours de Pâques à Oran au temps de la présence espagnole, laquelle se traduisait par l'envahissement périodique des collines des Planteurs, au-dessus du Fort Lamoune, par les familles espagnoles lesquelles venaient festoyer dans les pinèdes, lors des fêtes pascales et manger la mouna, sous les regards avides des petits singes de la forêt avoisinante...

Pour M. Bouerat (Echo de l'Oranie n° 217) le mot " mona " appartient au catalan valencien et serait donc la brioche valencienne importée en Algérie par les immigrants espagnols. A partir de 1840 et surtout après la construction de la chapelle de Santa-Cruz les Oranais prirent l'habitude de se déplacer en famille ou en groupes dans la forêt de pins appelée alors " bois des planteurs militaires ". Après de copieux festins et libations, l'heure de la sieste venant, les petits singes du fort Lamoune venaient rôder autour des dormeurs, sautillant de place en place à la recherche de quelques reliefs de repas ou de gâteaux rangés dans les cabassettes.

M. Pérez (Echo de l'Oranie n° 217) pense simplement que la " mona " est la brioche espagnole que l'on mange pour les fêtes religieuses de Pâques, Noël et Pentecôte de Barcelone à Alicante. La " mouna", selon lui, fut importée d'Espagne par nos arrières-grands-parents natifs d'Elche (province d'Alicante), " seule ville dEspagne qui depuis trois cents ans fait la mouna pour Pâques et certaines fêtes religieuses... Son inventeur lui donna le nom de " mona " qui veut dire " jolie ".

Mes amis Bussutil et Champême, anciens de Dellys, Philippevillois depuis quatre générations dégustaient la "casadielle " (casa deu - maison de Dieu ?). Celle-ci ressemblait en tous points à la mouna oranaise. C'était une brioche hémisphérique cuite avec un oeuf dur sur le dessus. Composée de farine, oeuf, beurre, sucre, anis et levure, elle complétait le menu des ripailles de Pâques à Philippeville et sa région... Pour l'une des épouses originaire, de Tunis, les Pâques se célébraient en dégustant une brioche en forme de couronne, surmontée de plusieurs oeufs plantés avant cuisson sur le dessus du gâteau et cuits simultanément avec ce dernier. Son nom : campanar, dont l'origine espagnole signifie campanile (tour d'église où sont fixées les cloches).

Plus extraordinaire, il existe en Argentine une petite ville située aux confins de la Bolivie dans l'état de Salta et qui porte le nom de " San Ramon de la Nueva Oran ". Celle-ci fut fondée le 31 août 1794 par le Lieutenant Général des armées royales de la vice-royauté du Pérou, le marquis Ramon Garcia de Leon y Pizarro né à Oran (Algérie). Cette petite ville fut peuplée à son origine par des soldats espagnols vétérans des guerres d'Oran contre les Turcs et le royaume musulman de Tlemcen. Au cours des années, des Argentins du sud et des Boliviens de Tajira au Nord vinrent les rejoindre. La fin de la première guerre mondiale 1914-1918 apporta à la nouvelle Oran un flot d'immigrants arabes, syro-libanais de confession chrétienne. , fuyant l'ex-empire ottoman. L'indépendance de l'Algérie eut pour conséquence l'arrivée à la nouvelle Oran d'une vingtaine de familles pieds-noirs originaires d'Oranie. Et savez-vous de quelle friandise se régalent tous ces nouveaux Oranais du bout du monde, lors des fêtes de Pâques ? D'un gâteau qui ressemble en tous points à notre mouna, celle-ci par contre abondamment fourrée de cerneaux de noix et de raisins secs. Elle est baptisée " Pastel Pascual de Oran " !

A ce stade, il est tout aussi intéressant de vérifier les définitions que donnent les dictionnaires de la mona ou mouna.

Dans le dictionnaire Garnier-Salva Espagnol-Français de Robert Larrieu et Manuel Garcia Morente (Paris 1967) on peut lire : " mona " : guenon, singe de Gibraltar, macaque. Expression familière : " dormir la mona" (cuver son vin), mais aussi . " mona " : gâteau fait avec des oeufs durs. Le dictionnaire " Pequeno Larousse ilustrado " de Ramon Garcia Pelayo y Gross Paris 1963- indique: " mona" : guenon quadrumane commune en Afrique et qui vit encore en Europe, à Gibraltar. Expressions familières : coger una mona, pillar una mona, dormir la mona (cuver son vin), Ou bien encore : " mona ", un certain jeu de cartes.

Curieusement encore, Rachel Arie dans son livre d'histoire " Espana musulmana " siglos VIII-XV edit-Labor Barcelona 1984, fait état d'un manuscrit arabe récemment trouvé en Espagne, En fait un traité de cuisine et de diététique dénommé " Risala fiyal agaliya " écrit en 1428 durant le règne du roi Nasride de Grenade, par Abu Bakr Abd AI Aziz AI Arbuli, décrivant les mille et une variétés de gâteaux qui faisaient les délices des Musulmans, des Juifs, et des mozarabes (3) d'Al Andalus, à l'occasion des fêtes religieuses de printemps (4). Entre autres friandises, les familles et les marchands de toutes confessions fabriquaient des soufflés renfermant pignons, cerneaux de noix, pistaches etc, des " hubayz ", petits pains briochés ou frits avec de l'oeuf surtout dans la région de Niebla, des "quayyata ", gâteaux de fromage parfumé à l'eau de roses de Quesada, les " mussammanat ", gâteaux briochés au beurre, les " zabazin ", gâteaux à la pâte d'amande et au miel, etc... On imagine aisément compte tenu de la presque simultanéité des fêtes religieuses de printemps clans les trois confessions que celles-ci aient revêtu une symbolique et une importance exceptionnelle dans l'Andalousie musulmane. On rappellera ici que dans l'ancien Israël, c'est vers le Temple que s'accomplissait le grand pèlerinage de Pessah (Pâque) dont Flavius Josèphe décrit la magnificence qu'elle revêtait à l'époque du second temple; il y eut près de trois millions de pèlerins à Jérusalem lors d'une Pâque (5). Au cours des prières rituelles, la " Haggada " narrait la sortie d'Egypte, puis c'était l'occasion de magnifiques festins associant familles et amis, au cours (lesquels on se délectait de succulents gâteaux et desserts. Chez les Chrétiens, diverses coutumes traditionnelles accompagnaient les fêtes religieuses : oeufs de Pâques colorés, brioches, gâteaux des rois, excellents repas, etc.. En particulier, Pâques commémorant la résurrection du Christ, c'est l'une des fêtes majeures de la chrétienté. Aussi a-t-il toujours été de tradition d'orner d'oeufs de Pâques, symboles et sources de vie, les gâteaux que l'on dégustait à l'occasion de ces réjouissances. Et plus particulièrement d'oeufs durs dont la coquille était généralement teintée de couleurs variées. (Larousse trois volumes, Paris 1966).

Pour les Arabes de l'Arabie préislamique, les fêtes de printemps pouvaient " tomber " aussi bien en automne qu'en hiver, du fait de l'interférence des calendriers solaire et lunaire. Pour empêcher les Arabes nomades devenus musulmans de " tricher avec Dieu " (6) le prophète codifia le calendrier des fêtes. " Celle des sacrifices, héritière de la " Umra de Rajab ", 7e mois ou mois d'AIlah " semble avoir la même origine et la même motivation primitive que la " Pâque " israélite, toutes deux dérivant d'une fête commune aux sémites " (J. Henninger) (7). Les fêtes musulmanes d'Al Andalus étaient donc marquées elles aussi par des prières, des jeux et divertissements (de toutes sortes, de chants, de musique, de réunions familiales suivies de festins, pratiques charitables, échanges de voeux et cadeaux.

On imagine aisément de tout ce qui précède, l'interpénétration intime des traditions, des goûts, des coutumes culinaires que Musulmans, Juifs et Chrétiens d'Andalousie partageaient. Il est donc très vraisemblable que notre mouna oranaise soit née de ces échanges culturels et religieux, surtout si l'on considère que la ville d'Oran, musulmane avant 1509, était un port commercial très actif entre la partie méridionale de l'Andalousie (Malaga, Alicante, Carthagène, Valence) et le Maghreb, conquise seulement 17 années après la reconquête (1492) par le cardinal Cisneros. On sait à présent que la plupart des soldats chrétiens qui viendront s'installer et faire souche avec leurs familles pendant près de trois siècles étaient originaires d'Andalousie et du Levant espagnol.

Rien d'étonnant non plus à ce que les traditions religieuses soient restées vivaces et que les Espagnols d'Oran, retrouvant ici le cosmopolitisme andalou, aient renoué avec elles. lis trouvaient entre mer et montagne au pied de Santa Cruz un exutoire à ce préside inhospitalier, à l'occasion des fêtes pascales, les premières de la belle saison revenue.

Personnellement, je me souviens avec émerveillement de ces sorties en famille et entre amis se faisant dans la joie et au grand air sur les pentes de la pinède de Santa-Cruz, à l'ombre des pins. De nombreux petits singes que nous appelions à tort peut-être " ouistitis " venaient, comme dans les gorges de la Chiffa, près de Blida, quémander quelques bribes de nourriture et de mouna. Mon bisaïeul arrivé à Rio Salado dans le sillage de l'armée française faisait déjà mention de ces agapes oranaises et des singes de la pinède.

Après quelques décades, le mot espagnol " mona " se francisa, et l'on finit par désigner du même nom la fête religieuse, les singes et le gâteau.

Avec l'essor de l'Algérie française et fraternelle, bientôt tout le monde eut sa fête de la mouna : mouna de Misserghin, de Perrégaux, de Relizane (au fortin ou " petit barrage " sur l'oued Mina) puis dans l'Algérois, le Constantinois et Tunis...

Qu'il était heureux pour nous le temps de la mouna

G. R. JORGE

Notes

(1) Le mot " mouna " est stricto sensu un prénom musulman.
(2) " Les Africains " n° 39. Sept oct. 1977 Paris.
(3) Mozarabes : Chrétiens vivant leur foi sous l'administration musulmane d'Al Andalus.
Toutes ces fêtes sont quasi concomitantes pour les trois religions : pour les Musulmans c'est la fête des " sacrifices ", pour les juifs " Pessah " célébrant la sortie d'Egypte, et pour les Chrétiens, c'est la fête de Pâques célébrant la résurrection du Christ.
(5) " La guerre des juifs ", Flavius Josephe.
(6)et (7) Le grand atlas des religions, Encyclopaedia Universalis Paris 1990.

(Article extrait de la revue " l'Algérianiste " n° 72 de décembre 1995)

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