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Arthur Rimbaud et Isabelle Eberhardt

Écrit par Gaston Palissier. Associe a la categorie Non catégorisé

Arthur Rimbaud et Isabelle Eberhardt

Étrange parallélisme de deux destinées!

 

Chez ces deux personnages quasi mythiques, le parallélisme de destin que l'on peut constater est encore renforcé par celui des caractères. On ne peut certes comparer leurs génies propres : il n'y a nulle mesure commune entre celui, fulgurant, du poète visionnaire et celui, inférieur, de l'écrivain d’assez faible mérite littéraire que fut Isabelle Eberhardt dans les écrits divers qui nous sont parvenus. Faiblesse due non à un tempérament superbe qui lui inspirera parfois des accents surprenants, mais à des lectures et à des influences regrettables. Car, à l'inverse de Rimbaud qui avait fait d'excellentes études, Isabelle Eberhardt ne reçut qu'une éducation incomplète et chaotique, principalement de la part d'un pope russe anarchisant. Mais ce qui s'impose surtout à l'observateur, dans ces deux figures hors pair, c'est la similitude des caractères: cette humeur vagabonde, ce côté errant « semelles de vent », ce désenchantement précoce, cette nostalgie de l'esprit, cette recherche désespérée du non-convenu, cette soif d'absolu que l'on retrouve chez elles, états affectifs qui ont pour conséquence des destins d'exception. Outre la fascination de la culture islamique qui est aussi le fait de beaucoup de désenchantés au XIXe siècle, nous retrouvons chez ces deux êtres, le même besoin d'aventure et d'errance à tout prix, le lancinant désir de « s'offrir au soleil, dieu de feu », la littérature, le don visionnaire, l'éthylisme et la toxicomanie. Après toutes ces considérations, il ne nous reste plus qu'à confronter le déroulement de ces deux vies hors normes.


Le premier, Arthur Rimbaud, est né en 1854 à Charleville, d'une mère ardennaise; propriétaire terrienne, mariée à un officier sans cesse en déplacement. Ses parents se séparent en 1860 et il va vivre avec sa mère à Charleville, où il accomplit sa scolarité. Dès l'adolescence, il est pris tout de suite par des crises de vagabondage qui, en pleine guerre de 1870, et au travers de toutes sortes de périls et de misères, le mènent à Paris, en 1871. A-t-il été ou n'a-t-il pas été un combattant de la Commune, cette année-là? Spirituellement, il est avec elle, comme le prouvent les textes. Mais a-t-il été pour de bon un soldat de la Commune? Il semble que oui et il se trouvait bien à Paris, fin avril. Mais il semble aussi qu'il soit reparti au bout d'une quinzaine de jours. Il aurait donc été successivement soldat, puis déserteur. Le 15 mai de cette même année, il écrit à son ami Paul Demeny, la célèbre Lettre du voyant : « Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens... ». Il ignorera toujours que cette lettre constituera un manifeste d'art poétique qui ouvrira la voie de la poésie moderne et fécondera le symbolisme, avant d'être salué, un demi-siècle plus tard, par les surréalistes comme l'élément précurseur de leur « révolution » spirituelle». De 1872 à 1873, ce sont des fugues en Belgique ou à Londres, en compagnie de Verlaine. En 1874, ayant pris la littérature en dégoût, il voyage encore, en Angleterre notamment.

Il venait d'accomplir ses vingt ans, cette année-là, avait déjà entrepris d'étudier l'arabe et se préparait à découvrir l'Afrique du Nord, lorsqu'il apprend la disparition de son père, le capitaine Rimbaud. Ce père que la rancune tenace de sa mère faisait passer pour mort depuis longtemps déjà. C'est en classant les papiers de l'officier du « bureau des Affaires arabes », décédé à Dijon, que le poète découvre la véritable personnalité de son géniteur, homme érudit, auteur notamment d'un Traité de l'éloquence et d'une grammaire d'arabe dialectal. Découverte qu'il reprochera durement à sa mère et qui motiva sans doute en partie son exil.

Partagée entre poésie et soif de révolution sociale, la vie littéraire de Rimbaud n'aura été que de courte durée. Rejetant abruptement la poésie dont il dénonce l'impuissance « à changer la vie », il s'enferma pendant dix-huit ans dans le silence, comme s'il avait voulu faire oublier sa sulfureuse et géniale jeunesse. Le début de l'année 1875, le voit d'abord en Allemagne, puis traverser à pied les Alpes et visiter les rives du lac Léman via Milan. En Italie, à Brindisi, il est frappé d'insolation. Au consulat français de Livourne, une pièce atteste qu'il a été rapatrié à Marseille, le 15 juin. I1 restera quelque temps dans cette ville, y travaillant comme docker. Durant cette période aussi, selon lui, il se serait enrôlé dans les troupes carlistes, mais il n'existe aucune preuve de son engagement.

Suite à son « coup de soleil » transalpin, il doit renoncer à toutes ses pérégrinations pendant près d'un an. Nous le retrouvons en Hollande au mois de mai 1876, où il signe un engagement dans l'armée coloniale. Il veut, là, réaliser un vieux rêve d'enfant : voir le temple de Java. Mais ce voyage accompli, il déserte sitôt après avoir touché la prime d'engagement. 1877 le voit en Scandinavie où il a suivi, en tant que batteur d'estrade ou interprète, la jeune écuyère d'un cirque français, avec laquelle il a une liaison. En 1878, il vagabonde, exerçant les métiers les plus divers, en Europe centrale et orientale, aux Indes et en Égypte. Il est chef de chantier à Chypre en 1879, d'où il est rapatrié après maladie. Enfin, dernier avatar d'une fulgurance poétique, au mois d'août 1880, il s'installe à Aden comme négociant en peaux pour le compte de la maison Bardey. Après sa pérégrination européenne, javanaise et moyenne-orientale, c'est, chez Rimbaud, le passage de l'aventure spirituelle et vagabonde à l'aventure mercantile. Il démissionne en 1886 et monte à Harrar, contrée triste et inhospitalière où il mène une existence forcenée de trafiquant d'armes et d'ivoire: « J'habite des régions désespérées », écrira-t-il. En février 1891, saisi à la jambe droite par une douleur croissante, il doit regagner la France en hâte. De Harrar à la côte, on transporte en civière cet homme rongé de fièvre. À Zeilah, un boutre le mène à Aden où les médecins se récusent et lui conseillent d'aller à Marseille. Douze jours de mer encore pour ce malade qui ne mange plus. A l'hôpital de Marseille, on diagnostique une tumeur au genou et on l'ampute immédiatement. En juillet, un peu d'espoir lui revient. Il veut passer l'été chez lui. Mais à Roche, c'est un été pourri, la pluie tous les jours, et des gelées à partir du 23 août. Alors tel qu'il est, il décide de repartir, accompagné de sa saur Isabelle, pour Marseille, Aden et Harrar. Affreux voyage qui s'interrompra à Marseille, car l’embarquement est impossible. Maintenant, il souffre atrocement de tout le côté droit et il lui faut regagner ce même hôpital où, en mai, on l'a amputé de la jambe. Il y meurt en novembre de la même année, dans les bras de sa sœur. Celui qui avait écrit : «... Voyager sans cesse... Le monde est très grand et plein de contrées merveilleuses et mille vies humaines ne suffiraient pas pour le visiter... », était à jamais cloué au sol!

La seconde, Isabelle Eberhardt, est née en 1876 (voir note n ° 3), près de Genève. Sa mère, Mme de Moërder, née Nathalie Eberhardt, d'origine allemande, épouse séparée d'un officier de l'armée du Tsar, le général de Moërder, s'est installée à Meyrin en 1873, venant de Naples. Après la mort de son époux, survenue peu de temps après le retour de celui-ci en Russie, elle y achète une demeure, la « Villa neuve ».Mme de Moërder vit en concubinage avec un ex-pope, « en libre grâce », selon l'expression des nihilistes, union extravagante qui met au défi toutes les règles sociales de l'époque. Le pope défroqué Alexandre Trophimovsky, a laissé une femme et trois enfants en Russie. Nathalie a près d'elle trois enfants de Moërder.

Lorsque naît Isabelle, elle reçoit le patronyme de sa mère, Eberhardt. 1877 voit sa demi-sœur aînée, Olga Pavlova, s'enfuir de la maison maternelle, rejoindre sa famille paternelle et épouser un officier russe. Isabelle passe son enfance et son adolescence à Meyrin, étudiant

avec son « tuteur », le pope en rupture d'icônes «Vava » Trophimovsky, au milieu de visiteurs les plus divers, des nihilistes russes, le plus souvent. Elle lit beau-coup et commence sa médecine. Au cours de cette période, son second demi-frère, Vladimir, se suicide au sortir de l'adolescence. Le troisième, Augustin, s'enfuit à son tour en 1894. En mai 1896, Isabelle est étudiante en médecine. Cette même année, elle vient à Paris où elle rencontre beaucoup de monde. En mai 1897, la mère et la fille s'établissent à Bône (Algérie) où Mme de Moërder meurt. Dès cette époque, l'errante jeune femme, élégamment vêtue en homme, n'entre guère en rapport qu'avec des musulmans. Projets de mariage avec un Tunisien, puis avec un secrétaire d'ambassade turc. Il est clair que ce qu'elle recherche ainsi, c'est la transgression, la sortie de son milieu, l'échappatoire, par sa tenue et son comportement, aux normes de sa condition féminine. Retour à Genève en 1899, puis visite à Paris. Cette année-là, on la retrouve successivement à Tunis, Bône, puis dans le Sud Constantinois, à Biskra, Batna,

El Oued, dans l'Aurès mystérieux où elle accomplit une vaste randonnée solitaire. Elle parle admirablement l'arabe et a adopté la religion musulmane. Emportée par sa manie ambulatoire, elle visite encore Gênes, Livourne et la Sardaigne. Fin janvier 1900, elle est de nouveau à Paris. Elle y fréquente les milieux littéraires et tente de vivre de sa plume. Une ancienne amie de sa mère, la voyageuse russe Lydia Paschkof, lui envoie de Crimée des lettres de recommandation auprès de la société parisienne. C'est ainsi qu'elle sera présentée à la marquise de Morès, qui tente par tous les moyens, de venger son mari assassiné par les Touaregs, en juin 1896, sur les confins tuniso-lybiens. La veuve de l'explorateur subventionne la jeune femme pour qu'elle se rende sur place, tente de retrouver les assassins de son mari et d'établir la vérité sur les circonstances du meurtre. Isabelle quitte Paris, traverse Genève, puis Marseille et l'Algérie. En août de cette année 1900, elle est de retour à El Oued où elle se fait initier dans la confrérie musulmane des Qadrya, dans le dessein de se procurer des appuis sur sa route jusqu'aux confins tuniso-lybiens. Jusqu'à la fin de l'année 1900, elle vagabonde à cheval dans le Sud algérien. Mais fin janvier 1901, à El Oued, elle subira l'agression d'un visionnaire tadjania, membre d'une confrérie adverse de la Qadrya. Elle est grièvement

blessée à coups de sabre(1). Le 18 juin, son agresseur est condamné par le Conseil de guerre, mais ce même jour, un arrêté d'expulsion du territoire algérien est signifié à Isabelle pour trouble de l'ordre public. Elle gagne Marseille où Slimène Ehni, un ancien sous-officier de spahis, rencontré à El Oued, la rejoint. Ils s'y marient le 17 octobre 1902. En janvier de l'année suivante, le couple débarque en Algérie où Slimène est nommé secrétaire-interprète. À partir de ce moment-là, Isabelle, devenue française par son mariage, va reprendre ses errances dans le Sud.

Elle écrit des reportages pour divers quotidiens et revues d'Alger. En 1903, elle se trouve dans le Sud-Oranais, où elle suit les avancées de la pacification de ces contrées encore presque inconnues. Elle y rencontre le colonel Lyautey qui admire sa connaissance de l'Islam et tente d'utiliser cette science au bénéfice de sa politique de pénétration dans le Sud profond.

« Personne, écrira-t-il, ne comprend l'Islam comme elle. Elle est la seule Européenne qui connaisse de l'intérieur la question religieuse, clef de voûte de tout l'Islam! »

.L'année suivante, à la fin de l'été, Isabelle, dont la santé se dégrade de plus en plus, dégradation due à des privations que seuls ses excès égalent (2) , conjuguées aux paroxysmes du climat saharien, ou trop chaud ou trop froid, la jeune femme se résigne finalement à gagner Aïn-Sefra pour s'y faire hospitaliser. Dans la matinée du 21 octobre 1904, elle quitte l’hôpital, contre l'avis du médecin qui voulait l'y retenir quelques jours encore, afin qu'elle se remette complètement, mais elle a hâte de recouvrer sa liberté. En fait c'est avec la mort qu'elle a rendez-vous : deux heures plus tard, une crue soudaine de l’oued Sefra inonde tous les bas quartiers du village et ensevelit Isabelle dans la boue. Elle avait vingt-sept ans. Ironie de la fin paradoxale de cette jeune femme insolite comme sa vie : mourir noyée au Sahara! De même, étrangeté de toute cette destinée .qui fit d'une Slave, née en Suisse, une Française par son mariage à un Arabe. À sa fatalité enfin, puisque l’hôpital militaire, où elle se trouait en traitement et qu'elle venait de quitter depuis deux heures seulement, juché sur une hauteur, n'eut pas à souffrir du cataclysme qui dévasta l’agglomération. C'est Lyautey qui ordonna et surveilla les recherches pour retrouver le corps de l’infortunée ainsi que les manuscrits noyés avec leur auteur dans l'oued extravasé et la fit ensevelir dans le cimetière d'Aïn-Sefra.


Isabelle à 18 ans Rimbaud à 17 ans

Nous avons évoqué plus haut, le parallélisme de ces deux étonnants destins, complété par celui des caractères. Il faut aussi y ajouter la ressemblance physique, extraordinaire de ces deux êtres. Comparant leurs portraits photographiques, c'est Pierre Arnoult qui, dans son Rimbaud, émit pour la première fois, le soupçon d'une filiation de la seconde au premier. Il devait être, un peu plus tard, rejoint dans ses conclusions par Françoise d'Eaubonne (La Couronne de sable).

Plusieurs raisons l’avaient conduit à cette hypothèse, de prime abord incroyable : « Isabelle serait la fille de Rimbaud! ». La première, qui l’avait amené à rechercher les autres, était l’identité physique et morale qu'il pouvait constater entre ces deux personnages. Ressemblance physique d'abord : sur une des rares photographies d'Isabelle Eberhardt, prise à l’âge de 18 ans, la jeune fille, vêtue d'un uniforme de spahi fantaisie, une main sur la hanche et la tête légèrement tournée vers la gauche, ne ressemble pas à Rimbaud, elle est Rimbaud lui-même, le Rimbaud adolescent photographié par Carjat. Ce sont non seulement les mêmes traits, mais le même regard; le même pli de la bouche, la même pose du cou. Seule la couleur des yeux diffère : clairs chez le poète, sombres chez Isabelle. Et le cadre factice du vêtement oriental, au lieu d'affaiblir cette identité hallucinante, la renforce encore, en évoquant la seconde partie de la vie rimbaldienne. Une autre photographie, datant de la même époque et montrant Isabelle déguisée en marin, est tout aussi probante.

Ressemblance morale ensuite, et, d'ailleurs, avant même que la question de sa filiation ait été évoquée, plusieurs biographes d'Isabelle Eberhardt, avaient déjà avancé, à son sujet, le terme de « rimbaldien ». Ils avaient, en effet, établi un rapprochement troublant entre, non seulement, les thèmes, mais aussi des expressions et des détails d'écriture communs. Tout particulièrement, l’érotisme littéraire d'Isabelle, très rimbaldien lui aussi. Attire également l’attention, le côté sombre des deux errants, identique chez eux. À la déploration de Rimbaud: « Ma vie est un cauchemar... L'homme compte souffrir les trois-quarts de sa vie pour se reposer le quatrième quart, et la plupart du temps, il crève de misère en chemin, sans plus savoir où il en est de son plan... Notre vie est une misère sans fin. Pourquoi donc existons-nous ? », répond celle de sa fille putative: « Malédiction au monde et à ses jours, car la vie est créée pour la douleur... Le monde coule vers sa tombe comme la nuit coule vers l'aurore ». Les termes dans lesquels un témoin a brossé le portrait de la jeune femme peu de temps avant sa tragique disparition

« Elle ne se plaignait pas, mais on devinait chez elle une amère déception. C'était une femme qui n'attendait plus rien de la vie... », nous ramène encore une fois, invinciblement, à Rimbaud, dont l'associé du poète en Abyssinie disait : « Il semblait qu'il avait éprouvé une grande douleur; il en était resté amer ». Il est certain que le poète Rimbaud, celui que le caricaturiste Gill, en 1872, avait déjà méchamment baptisé : « L'Âne lugubre », n'avait jamais considéré la vie comme une idylle avec des guirlandes de roses. On retrouve chez Isabelle Eberhardt, ce même dégoût d'être, cette singulière « ivresse de la volonté », elle qui eut aussi recours à l’alcool et aux stupéfiants. Dans ses journaliers, elle notait: « Je crois en ce moment, que si je pouvais avoir la certitude absolue, raisonnable et irréfutable que j'aboutirai à bref délai à ce dénouement lugubre : que l'ennui noir, insondable, qui parfois me prend et me torture au-delà de toute mesure, deviendra mon état normal et constant, je trouverais immédiatement la force d'éviter cette éventualité par une mort très calme et très froidement envisagée ».

À défaut de preuves irréfutables venant conforter sa thèse, Pierre Arnoult pouvait la fonder sur un faisceau de fortes probabilités et d'étranges coïncidences.

En effet, comme on l'a vu, au printemps 1875, neuf mois avant la naissance d'Isabelle, Rimbaud était de passage en Suisse.

A cette époque, Mme de Moërder vivait seule avec ses trois enfants, dans la « Villa neuve » de Meyrin. Son concubin, l'ex-pope, se trouvait à Moscou où, muni d'une procuration en règle, il tentait de récupérer la part d'héritage à laquelle la veuve du général de Moërder pouvait prétendre. Démarches compliquées, entreprises auprès d'une administration extrêmement tatillonne, difficultés encore ,aggravées par une forte opposition de la belle-famille. Ces démarches le maintiendront donc de longs mois éloigné de la Suisse.

Et, en ce mois de février 1876, Mme de Moërder quitte brusquement sa confortable demeure pour aller accoucher dans une villa écartée de Genève « Les Grottes ». L'enfant qui naîtra, Isabelle, recevra le nom de jeune fille de sa mère, Eberhardt. Pourquoi cette Russe d'ascendance allemande, a-t-elle choisi ce prénom si français d'Isabelle? Simple coïncidence? Car ce prénom est aussi celui de la sœur préférée de Rimbaud, Isabelle, celle qu'il aimait le plus, en qui il avait toute confiance; à tel point qu'il la dissuadera de se marier, en 1871, parce qu'il la veut garder près de lui; celle qui recueillera aussi son dernier soupir. On ignore si Rimbaud est retourné en Suisse, mais s'il n'a pu revoir aucune de ses éventuelles connaissances de route de 1875, il a pu leur écrire et leur faire part de ses intentions. Autre détail insolite : à plusieurs reprises, les biographes d'Isabelle Eberhardt, se sont étonnés d'entendre celle-ci déclarer : « je mourrai musulmane comme mon père ». Cette déclaration ne pouvait se concevoir comme concernant son seul père connu, Trophimovsky, pope défroqué et athée, qui, d'ailleurs, ne l'appela jamais sa fille et ne la reconnut point. Tout se passe comme si Isabelle n'était pas l'enfant de celui qu'elle a toujours appelé « son tuteur », mais que celui-ci, fidèle à ses principes de liberté sexuelle et d'égalité des droits de l'homme et de la femme, l'ait accueillie à son foyer par amour de sa mère ainsi que ses autres rejetons. Mais alors, qui était ce père de religion musulmane ?

Or, nous savons que Rimbaud s'était converti à l’islamisme. Conversion de pure forme, sans doute à des fins d'intégration et d'activité commerciale, comme le fit sur les mêmes lieux, l'aventurier Henri de Monfreid. Cependant, dans les affres de l’agonie, il devait prononcer, de l'aveu même de sa sœur qui n'y comprit rien, l'imploration ultime à son Dieu, du fidèle qui va mourir : « Allah kérim ! ».

Il ne faut pas oublier, comme le rappelle Pierre Arnoult (op. cité) « qu'a cette époque, la discrétion était de règle » il observe que, sans des recherches acharnées, nous ignorerions tout des aventures amoureuses d'Arthur Rimbaud...

Isabelle sut-elle jamais qui était son véritable père? Jamais, elle n'en parla à quiconque. Aujourd'hui encore, on en est réduit aux hypothèses bien séduisantes, il faut l’avouer ! (3).

connaîtra-t-on un jour, avec certitude, l’identité de ce père?

Gaston PALISSIER


Notes :

(1) Le sabre d'Allah, celui qui figure sur étendards de l'Arabie Saoudite et du Yémen, la seule arme légitime, sainte et traditonnelle aux mains d'un marabout inspiré par son Dieu.

(2) Déja fortement impaludée, elle n'en fumait pas moins, assidûment, le kif (chanvre indien) et ne dédaignait pas non plus la verte absinthe.

(3) - La découverte, dans les archives de Genève, d'un exemplaire du Bulletin matricule de Famille et de Ménage de 1876, situant au mois de février de la même année la naissance d'Isabelle Eberhardt, à la villa Fendt, aux Grottes, près de Meyrin, et cela en contradiction avec la date généralement admise de 1877 pour cet événement, vint conforter la thèse de certains biographes dont notamment M. Pierre Arnoult et Mme Françoise d'Eaubonne (op. cité supra). Thèse romanesque peut-être, mais qui ne peut être rejetée sans examen, en raison d'un faisceau de probabilités sinon de preuves : Mme de Moërder aurait pu rencontrer Arthur Rimbaud lors des séjours de celui-ci en Italie et en Suisse. La chose est, en elle-même vraisemblable, même si elle ne trouve confirmation dans les faits connus.

 

In : L’Algérianiste n° 97 de 2002

 

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