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Le Tombeau des rois

Écrit par Claude CAUSSIGNAC. Associe a la categorie Societe

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TOUGGOURT - Le tombeau des Rois



Il ne s'agit ni de Saint Denis, nécropole des Rois de France, ni de Cléry où dort Louis le onzième, ni de Fontevrault avec son abbaye où reposent Henri Plantagenet, Eléonore d'Aquitaine et Richard Cœur de Lion leur fils auprès de leur superbe et vaine cuisine (1). Mais d'un lieu qui hautement vous surprendra, là-bas à l'orée du désert sans rivage, sous un ciel si pur, si dépouillé, que la Voie Lactée n'y est qu'un océan de clarté.
Sous la voûte semée d'étoiles, ombragée par quelques palmiers, dorment pour l'éternité les Béni Djellab, rois de Touggourt pendant plus de quatre siècles, au temps où l'emprise algérienne, au demeurant fort légère, fractionnée en plusieurs royaumes, s'arrêtait pour sûr à Biskra — suivant en quelque sorte le limes romain qu'on longe pas bien loin, à Bordj Chaïba, lorsque l'on gagne Bou Saâda.

tombeaux-photoNBrueLa France à son arrivée avait trouvé les janissaires, un pouvoir turc, aux villes du nord fort limité. Mais elle a fait l'Algérie algérienne d'Alger à Tamanrasset, au grand dam des gens du cru, les Touareg, partie révoltés, par­tie émigrés, partie disparus ; ceux qui maintenant répondent à ce vocable sont des Harratines, anciens esclaves noirs jardiniers et sédentaires, qui eux sont demeurés et ont pris pour l'étranger peu informé la place de leurs maîtres.

Sur le rattachement à l'Algérie de l'immense Sahara qui ne lui a jamais appartenu avant 1830 hors des oasis du nord, je ne m'étendrai pas. Que l'on sache seulement que la géographie Foncin, édition 1889, reconnaît comme « Petits Etats indépendants groupés en confédérations », le Gourara autour de Timimoum, le Touat avec Kounta, entre Tamentit et Sali pour capitale, le Tidikelt autour d'In Salah, plus quatre confédé­rations Touareg : les Ahaggar deTamanrasset, et les Ajjers autour de Djanet étant maintenant inclus dans le pays, et Touggourt qui avait des rois, les Béni Djellab, dont on voit enco­re aujourd'hui le tombeau.
Que ces derniers qui semblent avoir régné quelque quatre cent quarante ans aient été les tyrans sanguinaires d'une population fortement métissée de Soudanais comme on la voit aujourd'hui à Touggourt, Temacine et Tamelhat, Ouargla aussi, ne change rien à l'affaire.tombeaux-CouleurPhoto-rue
Entité de couleur entre deux blocs de populations berbères de teint clair, M'Zabites à l'ouest, Souafa à l’est, les premiers, Kharedjites venus de Thaert (Tiaret), après un séjour à Sédrata (Ouargla), les seconds, plus classiques, cousins des Tunisiens.
J'ai fréquenté souventes fois, dès mon enfance, ce caravansérail du Sud. En 1933, nos guides qui nous menaient à une diffa chez des nomades de Grande Tente, pas loin de Temacine, nous avaient fait passer par là. Je n'avais que huit ans, mais cette longue méharée sur un chameau sympa nommé Messaoud, m'a donné goût à la chose. Ce n'était pas une diffa pour tou­ristes, non, c'était une réception quasi officielle pour l'inspecteur de l'enseigne­ment qu'était mon père, et nous avons même eu droit à une demi fantasia et à des danses d'Ouled Naïl dont je vous joins une image pour mémoire.
En 1953, avec ma jeune femme nous avons fait baraquer derechef nos chameaux auprès des tombeaux, tombes oubliées de ce cimetière de sable s'étendant jusqu'au désert infini, site évoquant l'apaisement, l'oubli et l'impermanence sous son écrasant soleil, de Pâques, il faut le préciser.

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Car j'ai voulu connaître Touggourt l'été, « Toujours plus oultre », telle est bien ma devise. J'étais à Orléansville, et ses habitants se plaignaient, du sirocco qui sévissait. Pline l'ancien a bien été brûlé par le Vésuve qu'il voulait trop examiner. Qu'importe, je ferai comme Icare, allant voir le soleil de près. Pour qui aime les sensations fortes, ça pour sûr j'ai été comblé, C'est plus brûlant, plus desséchant, et concocté pour des ksouriens. Mais les humains là-bas se terrent. Entourés de laine jusqu'au nez ils restaient dans les rues couvertes, dans les maisons, dans les cafés (maures). Alors que nos braves Français, au Chélif, en manches de chemises, prenaient le vent chaud de plein fouet ! Quand je vais vers Orléansville, l'été, c'est rare mais cela m'arrive, j'ai un gros pull-over de laine, blanc et serré, et puis un chapeau de palmier...

 
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La Grande Place

 
La fournaise estivale fit même fuir les Arabes, cela il faut le rappeler, conquérants pourtant habitués dans leurs déserts d'Arabie, à des climats fort éprouvants. Effrayés par les mirages, incessants, sur les grands chotts Meirhir et Merouane, n'osant s'enfoncer plus avant dans le pays des Djemroun, au Kef ed dhor, pourtant bien plus au nord, ils firent demi tour et allèrent sévir dans d'autre parages…..
Mais cette région diabolique, est un éden, pour le dattier; II lui faut une cha­leur torride, de l'eau courante à son pied. Pas d'altitude non plus qui enlève miel et sucre, en retranchant quelques degrés. De l'eau ? L'oued Rhir, même s'il déborde tous les dix ans, coule en fait, mais sous le sable. Il suffit de bien la pomper, les séguias coulent à Touggourt assourdie par le chant des grenouilles, quand elles parlent de s'ac­coupler, ainsi naissent les « doigts de lumière » (2), dattes assez rares en véri­té, Biskra, Tolga, Touggourt, voilà où on peut les trouver, les autres, de beida, sont les dattes à chameaux, dès que le terrain monte.
Comme les Béni Djellab étaient roi­telets négligeables, il n'est que de s'at­tacher au site et à la nostalgie dont s'entourent toujours ces vestiges d'un lointain passé.
Je vous montre d'abord Touggourt d'autrefois, telle que je l'ai connue dans ma prime jeunesse, en 1933. En ces temps les humains étaient rares, dûment enturbannés. Les chameaux étaient aux nomades, sur les pistes infi­nies et tanguaient, on en rencontrait au marché. Très peu en ville, où allaient quelques chevaux, et encore plus de bourricots. La palmeraie s'étend sur le lit de l'oued, là où sont les puits.

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Ce domaine n'est pas infini, alors que le désert lui, l'est. Il s'étend à l'orée de la ville, du sable blond, des cimetières, des marabouts, et des tentes de nomades aussi, groupée en dehors, vers l'infini du rêve...
Le Tombeau des Rois est au bord de ce cimetière, qui est infini, lui aussi. Point de concessions perpétuelles. On fait un trou, là où l'on est, la place ce n'est pas ce qui manque... Nous sommes vers 1930...
Soixante ans pour sûr sont passés. De peuple, le pays grouille, maintenant. Plus un burnous : grands et petits, on singe l'occident. Jean's, pull over sans forme... La friperie triomphe aussi. Les femmes sont mollement voilées. Il y a de tout, selon les goûts. Princesses de légendes, souillons déguenillées, c'est selon. Les rues couvertes sont restées, pour pouvoir bien sûr résister, au ter­rible soleil de l'été. Quant à l'immense cimetière, le voilà pour sûr clôturé, peut-être bientôt urbanisé.

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Au train où vont les choses...
Ce qui a trait à l'Algérie, d'avant 1830, est particulièrement soigné. Même les explications ne manquent. Les tombeaux en plein vent sont main­tenant fermés, repeints, répertoriés. Voyez-les tels qu'ils se présentent...

Pas de morale à tirer, de cette his­toire. Je vous ai une heure emmenés, hors du Temps et de la Distance, m'ac­compagner dans mes voyages, d'autre­fois et du Temps présent :
« Baraka Allahou fik »

Claude CAUSSIGNAC
Documentation photographique fournie par l'auteur



1. Edifice célèbre, seule cuisine qui nous soit parvenue de l'époque romane.
2. Deglet nour.

In «  l’Algérianiste » n°59

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