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Tizi-Ouzou

Écrit par Edgar SCOTTI. Associe a la categorie Algérois

Lorsqu'il ne tonnait pas sur le Belloua !

Dans notre précédent numéro, nous avons évoqué rzi-Ouzou, son douar accroché aux nancs du Belloua et son ancien fort turc, le bordj. Situé au cœw de la Grande Kabylie, cet humble village va prendre son essor. Apres l'affrontement avec les Français, les Kabyles considèrent que sans perdre leur âme, leur personnalité, sans abandonner leur langue, le " tamerghiz " ou " tamazirt ", ils peuvent désormais travailler leurs terres, cultiver leurs figuiers et leurs oliviers. Commence alors, pour le pays Kabyle, une période de relations fructueuses, avec les commercants et artisans installés entre bordj et douar.

Un rapport du 16 mai 1872 de la commission du centre propose l'aménagement de plusieurs sources situées sur le Belloua, susceptible de fournir un débit de 86 litres à la minute. Ce débit permettrait la construction d'une nouvelle fontaine sur la place. L'alimentation en eau serait alors suffisante. Il signale aussi la sécheresse de cette année qui influence le débit de l'unique fontaine du village. Les puits sont taris. " Et l'on peut être certain que si une année semblable se reproduit, lorsque les nouveaux colons seront fixés à Tizi-Ouzou, la pénurie d'eau sera complète, elle produira alors un véritable désastre ".Afin de prévenir les effets de cette pénurie d'eau potable, un projet d'alimentation est présenté par M. Thiebaud. Il propose d'installer une pompe à vapeur qui refoulerait l'eau de l'oued Sébaou à Tizi-Ouzou. Cela en dépit d'une dénivellation estimée à 80 mètres au-dessus du niveau de la rivière. Cette station d'élévation des eaux sera construite ultérieurement. L'alimentation en eau, sera ainsi assurée à partir des sources du Belloua, complétées par les apports de l'oued Aïssi et du Sebaou.Dans son rapport sur la période du 18 au 25 juillet 1873, le chef de bataillon Ed. Juiniay, signale que l'installation des colons est toujours surbordonnée à l'envoi d'un plan du village, mettant fin à une situation précaire, et que les colons alsaciens et lorrains demeurés français, sont toujours dans l'attente de voir commencer les travaux de construction pour leur installation à Bou-Khalfa.

L'urbanisation de Tizi-Ouzou

Entre le douar Belloua et le bordj, subsiste un vaste espace en pente relativement peu accentuée. C'est à partir de cette zone d'échanges entre deux versants de vallée, située sous le fort que vont se déployer les grandes artères de Tizi-Ouzou. Dans cette ville administrative et commerciale au confluent des deux Kabylies,l'une ancestrale, profondément ancrée dans ses traditions et l'autre ouverte, dynamique, résolument tournée vers l'avenir, s'installent, fonctionnaires, militaires, artisans, mais aussi des médecins, avocats,etc.

Mettant à profit ce potentiel de locataires solvables, des familles kabyles avisées font construire de petites maisons le long de ces avenues et notamment sur la partie haute du boulevard Beauprêtre et dans la rue principale qui deviendra plus tard la rue Ferdinand Aillaud.

Ainsi les familles Belhadj Hamoutène et bien d'autres, construisent de petites maisons en pisé, la pierre de taille, trop chère est réservée aux édifices publics, Mairie, Justice de paix, Banque. Ces maisons basses à simple rez-de-chaussée, comportent déjà 3 ou 4 pièces distribuées autour d'un couloir. Dans la partie arrière, une buanderie, un petit poulailler, un jardinet.

Dès son origine, Tizi-Ouzou, qui n'est encore qu'un village s'articule autour de deux vastes places, elles-mêmes séparées par la grande rue, future avenue Ferdinand Aillaud. En arrivant par la route de la gare et de Mirabeau, le voyageur trouve la place de la mairie et de la poste, bordée par l'hôtel Lagarde avec sa terrasse, hôtel qui deviendra plus tard celui de M. Koller. Dans le centre, en contrebas de l'église Saint-Eustache, une autre place, sur laquelle se retrouvent les gens du village et où se déroulent les concerts et les grandes fêtes. La grande place est, elle aussi, traversée par la route de Tamda et d'Azazga vers Bougie.

Le douar Belloua

Face au bordj, le douar s'agrippe au flanc du djebel Belloua (695 mètres) qu'il recouvre jusau'à mi-hauteur, sur un peu plus de quatorze hectares. Les hommes travaillent à Tizi et le soir remontent avec les achats faits au marché ou en ville. Les tuileries briqueteries, huileries et ateliers de triage des figues occupent une importante main-d'œuvre. Au douar, les femmes élèvent de la volaille,confectionnent des objets de vannerie sur lesquels il est aisé de découvrir dans les coloris et les dessins un art typiquement kabyle.

Dans les champs environnants, quelques fellahs, en période de semailles enfouissent des grains d'orge avec une araire tirée par un mulet et un âne. Fin mai, début juin, on retrouve ces mêmes animaux, tournant sans arrêt sur des aires de dépiquage. Tableau d'un autre âge: des femmes soulevant à la fourche de bois, la paille et les glumes, que le vent sépare du grain.

Dans les années vingt le promeneur accédait au djebel Belloua par un petit sentier serpentant entre les champs avant de s'enfoncer dans une forêt de chênes-liège.

Le soir par temps calme, des fumées bleutées traînaient sur les toits de tuiles. Dans les ruelles des enfants poussaient un vieux pneu ou un cercle de futaille, cerceau improvisé, ou dévalaient en chevauchant une carriole faite de planches montées sur roulements à billes.

Le douar Belloua était administré par les notables de la " djemaâ " dont le président était en 1901, M. El Hadj Madhiou avec la qualité de caïd. Lors de l'investiture de M. Madhiou, le jeudi 6 février 1901, le Dr Huchard maire, lui remettait solennellement en présence de M. Tournier, administrateur et de nombreux conseillers municipaux, un burnous rouge frangé d'or.

Le douar ne cessera de se développer. En 1948, il abritait 2 300 familles comprenant 10 105 personnes.

La fontaine des orangers

 

Après le douar et le cimetière, à travers les arbres et les rochers, le sentier débouchait sur la maison du garde forestier. L'incessant gargouillis de l'eau coulant dans un bassin de pierre, annonce une fontaine délicieusement fraîche.La " fontaine des orangers " domine la vallée du Sebaou dont les eaux coulent 500 mètres plus bas, sous la route en corniche, mince ruban, qui suit les méandres de l'oued avant de le franchir sur le pont de Bougie. En automne les fleurs de cyclamen jaillissaient sous les touffes de fougère. Gorgés d'eau et de soleil, les orangers au printemps, embaumaient ce balcon sur le Sébaou, d'où montaient l'écho d'un appel en kabyle, le braiment d'un âne ou le klaxon d'une voiture signalant prudemment sa progression dans les virages de la route étroite et sinueuse construite en surplomb, de l'oued.

Un haut lieu de Tizi-Ouzou

Dès 1858 et avant l'arrivée du chemin de fer, des diligences tirées par quatre ou six chevaux, suivant les étapes à parcourir, assuraient les relations entre Alger et Tizi-Ouzou. Au cours du trajet, en passant par l'Alma, Ménerville, Bordj-Ménaïel, des " fondouk " assuraient aux passagers des pataches gîte, couvert et aux chevaux litière et picotin d'avoine après une harassante étape da ns le froid, la neige ou sous le sirocco. A Tizi-Ouzou, en 1887, M. Joseph Tuduri ouvre à l'entrée du village l'hôtel des postes, situé maison Laune et Carbonel dans la Grande Rue. Le 3 février 1888, M. Joseph Lagarde devient propriétaire de l'hôtel des postes, dont l'activité sera très profondément modifiée par l'arrivée de la voie ferrée. L'hôtel Lagarde deviendra le centre de l'activité économique, politique et mondaine de la sous-préfecture avec toutes les réunions électorales, les conférences ainsi que des concerts. Après M. Féiix Lagarde, c'est M. Joseph Lagarde fils qui, le 1er juillet 1905, prend la succession de son frère. Par la suite l'établissement sera plus connu sous le nom d'hôtel Koller.

Le chemin de fer arrive à Tizi-Ouzou

A partir de 1877 le réseau des Chemins de Fer Algëriens de l'État, prolonge vers l'est le tronçon Alger-Maison-Carrée. Ce tronçon long de 10,300 Km sera mis en voie double à compter de 1893. En 1881, cette ligne à voie normale reliera Maison-Carrée à l'Alma et à Ménerville (43 km) pour être par la suite en 1886, prolongée de 52 km jusqu'à Tizi-Ouzou.En 1887 et en l'étude de Me Pareux, notaire à Alger, la société des Chemins de Fer de l'État achète à M. Boyer André et à Mme née Marie-Rose Viola une parcelle de 2 ha 69 ares 13 ca pour y construire la future gare de Tizi-Ouzou.Le mardi 13 mars 1888, à 17 heures, un premier train d'essai arrive en gare de Tizi-Ouzou, après un trajet relativement rapide. La mise en service définitive est cependant retardée par un glissement de terrain dans la traversée de Bou-Khalfa. Une grève des ouvriers employés sur la " variante ", (déviation) de BouKhalfa, retarde encore l'inauguration.

Enfin, le dimanche 10 juin 1888, se déroule la grande fête d'inauguration de la gare : discours des autorités, avec banquet, mat de cocagne, jeu de la poêle, repas des aveugles, jeux de ciseaux pour les demoiselles, jeux du baquet, des pots cassés, courses en sac.

La gare, située à 1800 mètres de la localité, sur la route départementale de Mirabeau à Ménerville est voisine du marché du samedi. Elle devient vite un but de promenade dominicale.

En 1937, après la construction de la nouvelle gare, les trains de voyageurs arrivent en ville à proximité immédiate de la mairie et des grandes artères du centre ville.

Avec l'affectation aux forces alliées en 1942 des locaux d'enseignement, les enfants suivent les cours dans cette nouvelle gare jusqu'en 1945, où le batiment est réaffecté à la S.N.C.F.A. pour ses services de voyageurs.

Tizi-Ouzou, est aussi un important centre de pénétration. Une route ombragée franchit le pont de Bougie, remonte vers le nord-est, le cours du Sébaou jusqu'à Tamgout pour desservir les villages de Tamda, Mékla et de Fréha. Vers le sud-est, la route relie Tizi-Ouzou à Fort-National et Béni-Mansour.

A partir de Tizi-Ouzou des services de diligences et, par la suite, des autobus de marque Berliet, puis Saurer, exécutent les liaisons avec les Ouadhias, Boghni, Azazga et Michelet. En 1902, l'entreprise de M. Pierre Provenzano, assure à 13 heures et à 23 heures un service de Tizi à Fort-National. Vers 1910, Ies petits autobus de la société Passicos, plus rapides, conduisent au retrait définitif des vieilles pataches.

Vers la fin des années trente, les cars de la Compagnie Amar assurent la liaison routière Alger-Tizi-Ouzou par Ménerville, Bordj-Ménaïel. Plus tard cette ligne passera sous le controle des Messageries de la Grande-Kabylie.

Ces robustes véhicules voyagent toujours à pleine charge, le toit encombré de sacs, petits meubles, colis divers et animaux, chèvres ou moutons entravés, notamment les jours de marché. Les liaisons Tizi-Ouzou-Azazga sont assurées par les gros autobus de marque Saurer de l'entreprise Vaucelle. Stationnement au départ d'Alger sur le bastion central, départs à 13 h - 17 h et 17 h 30. La vie à Tizi était alors rythmée par les arrivées et les départs de ces services auxquels il convient d'ajouter ceux de l'entreprise Deschanel.

La poste en pays kabyle

A Tizi-Ouzou, la poste a, dès son implantation, pris une grande importance. Dans un premier temps avec les militaires qui y tenaient garnison, puis avec les colons, commerçants et artisans qui s'y sont par la suite installés. Le premier bureau de poste a, surtout depuis le début de ce vingtième siècle, reçu en abondance, courrier et mandats en provenance notamment de la région parisienne et des départements du nord et de l'est, ainsi que de l'étranger, Belgique, Etats-Unis, Canada.

Dès cette époque les Kabyles émigraient volontiers pour subvenir aux besoins de leur famille.

Le premier receveur, M. Clovis, Eugène Clerc est entré dans l'administration en 1869, affecté à Tizi-Ouzou en 1879, il meurt subitement le 14 mars 1902, après vingt-trois ans de bons et loyaux services. Ses obsèques civiles se déroulent au milieu d'une très nombreuse affluence le samedi 15 mars 1902 à 14 heures.

Venant d'Affreville, M. Nadal, succède à M. Clerc, le 29 mars 1902, jusqu'au 6 juillet 1907, date à laquelle il sera remplacé par M. Campagnal, le 27 juillet 1907. L'ouverture d'un deuxième guichet est demandée avec insistance en raison de l'importance du volume de courrier et de mandats traités. Enfin, vers 1908, le déplacement de ce premier bureau est envisagé avec l'acquisition par l'administration des P.T.T. d'un terrain, très bien situé en face de la mairie, appartenant à M. Larané.

En 1948, Tizi-Ouzou abrite 1 412 foyers représentant 6 320 personnes, sans compter 43 931 habitants de Guynemer et des douars environnants, Belloua, Betrouna, Maatkas, Sikh ou Meddour, Zemenzer.

Par décret en date du 11 septembre 1873, la ville de Tizi-Ouzou est érigée en commune de plein exercice, avec un territoire de 3 059 hectares. Parmi les premiers magistrats de la commune, nous relevons en 1873: Maire, M. Boyer; adjoint, M. Boulard; conseillers municipaux, MM. Ferdinand Aillaud. Barthet, Dubreuil, Bernard, Pépe, P.H. Martin, Berthon.

A l'orée du XXe siècle, Tizi-Ouzou, va connaltre une ère de croissance favorisée par la salubrité de son climat et un grand dynamisme inhérent au tempérament entreprenant et industrieux de sa population, de ses commerçants et artisans.

En 1902, la population de Tizi-Ouzou et des douars environnants est forte de 25 662 personnes dont 1 446 européens. Au début du siècle, Tizi-Ouzou s'éclaire encore à la lampe à pétrole. La population demande la construction d'une usine de production électrique pour l'alimentation des habitations, des moteurs et du poste d'élévation d'eau du Sébaou.

Urbanisation,construction d'habitations, adduction, épuration, assainissement, desserte des villages environnants, vont à partir de cette époque, retenir l'attention de toutes les municipalités successives.

Les premières municipalités seront très longtemps confrontées à une douloureuse mortalité péri-natale: les familles Leutnegger et Muller, entre autres, seront affectées par la perte d'un enfant; mais en fait toutes les tranches d'age sont concernées.

Sont à l'origine de ces affections intestinales, les eaux de ruissellement du Belloua qui, avant de s'infiltrer dans la nappe phréatique, traversent les zones surpeuplées du douar, où elles se chargent de germes pathogènes.

Les inhumations d'enfants sont si nombreuses que lors de la session ordinaire, tenue le 12 novembre 1908 à la maison du peuple le maire est autorisé par le conseii municipal à faire l'acquisition d'un " poêle ". Ce drap couvrait les petits cercueils et ses cordons étaient tenus par des enfants durant la marche du cortège funèbre.

Les cultes à Tizi-Ouzou

Les religions sont bien représentées à Tizi-Ouzou. Pour les musulmans une mosquée a été construite vers 1865, en lisière du douar Belloua.

En 1895, le muphti de Tizi-Ouzou est Si Mohamed ould Sadok ben Ahmed qui sera remplacé en 1901 par le muphti Ben Zekri.

Le Kabyle est un croyant, il a le sens du sacré. Il respecte le monothéisme judéo-chrétien.

Il ne confond pas l'appel lancé par les cloches de l'église Saint-Eustache, avec celui lancé par le muezzin du haut de sa mosquée, mais l'admet et le comprend.

Dans cette première moitié du siècle, le Kabyle considérait alors que les croyants, musulmans, israélites et chrétiens, lançaient un message et un appel à un seul Dieu, tout puissant et miséricordieux, dans des langues et avec des moyens différents.

L'église Saint-Eustache de Tizi-Ouzou, s'élève à proximité de la place centrale, en face de la sous-préfecture et du monument aux morts.

En 1888, le chanoine Augan, accueille un jeune vicaire nouvellement ordonné prêtre, qui assure, en outre, pendant une année, la charge d'aumônier militaire ; né près de Chambéry le 2 août 1865, Joseph Bollon, répondant à l'appel de l'épiscopat algérien arrive à Alger en 1882 avec un condisciple, Augustin Leynaud, futur archevêaue d'Alger. (cf " I'Algérianiste " n° 43 de septembre 1988).

En 1901, ces deux ecclésiastiques, sont remplacés par M. Ie curé Deyrieux et par le vicaire Morthout. En 1930, le chanoine Garganico est en charge de la paroisse.

Auprès de la communauté protestante, c'est le pasteur Lasserre qui exerce son ministère en 1880. Son action porte surtout sur la formation professionnelle des jeunes garçons et jeunes filles. Le pasteur Célestin Philit, lui succède jusqu'en 1902. Son œuvre sera poursuivie par le pasteur Emile Rolland.

Très connue et appréciée à Tizi, la " mission " implantée en bordure du douar Belloua abrite un " ouvroir " où les petites filles kabyles apprennent la vannerie, le tissage et s'initient aux soins ménagers.

L'apostolat de la famille Rolland ne s'est pas limité à former des mères de famille, l'enseignement dispensé aux garçons comme aux filles, a permis à un certain nombre d'entre eux de faire des études universitaires débouchant sur des carrières de médecins, de juristes ou de journalistes.

Durant la guerre de 1914-1918, la famille Rolland sera douloureusement éprouvée. Deux de ses enfants y laisseront leur jeune vie.

–Daniel Rolland, le 16 juin 1915,
–Samuel Rolland, le 25 juillet 1918.

L'œuvre profondément humanitaire du pasteur Emile Rolland sera poursuivie par son troisième fils.

Durant de nombreuses années, la famille sera entourée du respect et de la confiance unanimes de toutes la population de ce gros village, où les qualités de travail et de scrupuleuse intégrité de toute la communauté protestante sont reconnues et estimées.

La communauté israélite, numériquement très importante à Port-Gueydon et à Dellys, n'a pas de consistoire à Tizi-Ouzou. C'est à Dellys que se trouve en 1870, son délégué M. Fredj Eliaou.

L'assassinat le 20 février 1902 de M. Braham Hadjadj, un des plus anciens commerçants en grains de la région est douloureusement ressenti à Tizi-Ouzou où les prières et la célébration des grandes fêtes se déroulent avec la participation de jeunes rabbins en garnison au bordj.

Le marché de Tizi-Ouzou

Tout Tizi-Ouzou, descendait la nationale 12, pour se rendre le samedi matin au " souk es sebt ", situé près de la gare. Pour y arriver il fallait passer devant les aires où séchaient des moellons d'argile ordinaire mélangée de paille, qui entraient dans la construction des maisons. Du marché, se dégageaient par matins calmes, des fumées et des odeurs d'huile, de suint, d'épices et de viandes grillées. Dans un coin les ânes, attachés autour d'un tronc d'arbre maigrelet; plus loin, les mulets encore harnachés de leur "chouari ". Au marché de la viande, s'échangeaient contre des pièces, des quartiers de moutons, des abats ou des peaux d'ovins fraîchement abattus. Le marché aux légumes offrait aux chalands des pyramides de pastèques ou d'oignons, en automne des figues de barbarie brillantes de rosée matinale, des grenades, tandis que, un peu plus loin un marchand criait " tizourine, tizourine ", en tendant vers le client de beaux grains oblongs, fermes et de belle couleur ambrée, des variétés de raisins kabyles, " Elahmer-Bouamar " et ." Bou-Afrara ". Sur des sacs recouvrant le sol, les vendeurs de céréales se livraient au remplissage méticuleux des décalitres, savamment surmontés d'un cone ou " gharrouï " de grains de blé, d'orge ou de " béchena " offert en prime à l'acheteur. Dans le coin des vanneries et des objets en bois de grands plats de faible profondeur, creusés dans un tronc d'oléastre centenaire. C'est dans ce " djefna " qu'était servi le ~ souksouk " ou " siksouk ", en kabyle de Tizi.

Dans ce même secteur, les poteries, parmi lesquelles des "tajins ", ces plats de terre cuite, utilisés par les femmes pour préparer et cuire la " kess'ra ".

Un peu plus loin, le carreau réservé aux marchands d'huile d'olives. Venus de toute la Kabylie avec leurs estagnons arrimés sur le bat du mulet, ils versaient litre par litre dans bidons et bouteilles, une huile dont l'odeur imprégnait les vêtements. D'autres vendaient des pièces de tissu, dont la laine avait été filée et tissée par les femmes de la " kharouba " ou de la maison prise dans le sens de la famille. Plus surprenant encore, en plein été, sur les marchés de Tizi-Ouzou, d'Azazga ou de Boghni, des blocs de glace, descendus à dos de mulet des champs de neige du Lalla Khadidja, étaient proposés encore vers 1928 aux acheteurs qui voulaient garnir leurs glacières.

Le soir venu, tout le monde rejoignait son village, à pied, à dos d'ane ou de mulet. Ceux qui remontaient vers le douar Belloua, empruntaient le boulevard Beauprêtre, chargés de sacs de grains, de couffins de légumes, de quartiers de viande et à l'époque de l'Aïd el Kebir, de moutons cornus et rétifs qu'ils tiraient à l'aide d'une longe de laine ou de palmier nain.

L'école en pays kabyle

A Tizi-Ouzou, la première école, située rue du fondouk est ouverte en 1862 par M. Pascal Léoni.

Aussitôt après, de nombreuses classes sont ouvertes dans les villages des alentours, mais aussi dans les douars perchés sur les collines, desservis par de mauvais chemins. Des instituteurs venus de France vivent dans des conditions matérielles difficiles, conditions heureusement compensées par le soutien moral que les parents apportent spontanément aux éducateurs de leurs enfants.

En septembre 1901, alors que s'amorce une nouvelle année scolaire, les instituteurs suivants prennent leur poste:

- Mlle Girardot venant de Boukhalfa, prend la direction de l'école de Téniet-el-Haad.
- M. Bounois à Dellys,
- M. Pascal Paul à l'école d'EI-Klaa Fort-National
- M. Camille Verdi à Taourirt Mimoun.
- M. Marius Gousse à l'école de Fort-National,
- M. Eugène Métivet à Djemaa-Saaridj, Mékla,
- M. Adolphe Brulard à l'école des Ait-Ali, Dra-el-Mizan,
- M. Simon Hélot aux Aït-Laziz, (Djurdjura)
- M. Gustave Pélissié à l'école d'Aïn-Sultan
- Mme Pélissié à l'école d'Aïn-Sultan
- M. Lakraout Ahmed ben Amara à Mira Taboudoucht, Azefoun,
- Mme Delaye à l'école de Yaskren.

Ces instituteurs et notamment M. Verdi à Taourirt Mimoun formeront de nombreux enseignants. Aussi ne dirat-on jamais assez, les éminents services rendus à Tizi-Ouzou et à la Kabylie toute entière, par des générations d'instituteurs comme M. et Mme Charles Hassen.

Ces petites écoles des douars kabyles dispensent un enseignement général débouchant sur des études secondaires qui conduiront une élite vers des carrières de médecins, avocats, ingénieurs, journalistes.

Pour les enfants qui resteront au pays, ces écoles seront progressivement dotées d'un jardin, où sous la conduite de l'instituteur ou de l'institutrice, les élèves acquerront les techniques de semis, de taille et surtout de conservation de l'eau.

Beaucoup plus tard, M. Hippolyte Truet, professeur à l'école normale de la Bouzaréa, mettra à leur disposition un traité de culture potagère.

L'école communale de garçons

La première école arabe-française, il fallait peut-être dire, kabyle-francaise, est construite en pisé; trop réduite pour une population d'age scolaire en rapide expansion, elle est mise en vente par adjudication.

L'annonce en est faite par M. Larané, chargé de recevoir les propositions des personnes intéressées.

La construction d'une nouvelle école, édifiée rue Gambetta, derrière l'hôtel Lagarde, est envisagée.

La publication faite par M. Larané, tambour de ville porte sur :

 

- Travaux à entreprendre.. 54 543,27 F
- Frais imprévus de surveillance 5 456,73 F
 

 

60 000,00 F

Cette adjudication ouverte le 3 avril 1888, fait partie des dernières décisions de la municipalité de M. P.H. Martin, élue en 1881.

Instituteurs et élèves des écoles communales

En 1901, institutrices et instituteurs font des conférences, organisent des cours d'adultes, ouvrent des bibliothèques. Une conférence sur Mme de Sévigné est faite par Mme Crama; M. Turcat, infatigable instituteur donne des cours aux adultes. Jeudi 11 avril M. Vuichard, parle de " I'Avenir de nos fils ou le choix d'un métier ". Un cours de vacances est ouvert par M. Hassen. L'école de garçons est, en 1901 dirigée par M. Schaeffler avec comme adjoint M. Sommeyre et M. Kouadi. A l'école de filles il y a Mme Crama, adjointe et Mlle Bresson.

A la rentrée de 1902 M. Chesneau prend la direction de l'ëcole de la rue Gambetta, laissée vacante par la nomination à Alger de M. Schaeffler. A partir du lundi 3 novembre 1902, il y organise des cours d'adultes, les lundis, mercredis et vendredis, de 20 heures à 21 heures. A la demande de M. Chesneau, la municipalité vote en novembre 1902, un crédit de 125 francs pour l'achat de cartes murales. Certaines étaient " muettes " d'où la terreur des élèves, lorsque appelés au tableau, ils devaient désigner l'emplacement de Blois, Chatellerault ou de Cette.

En 1902, les petits Kabyles, descendus du douar Belloua ou venus des rives du Sébaou, par le pont de Bougie, rejoignent les enfants du village. En hiver, il neigeait souvent. Dans les classes, comme dans toutes les écoles de France, un poêle en fonte permettait à ces enfants de manger leur morceau de galette, " kess'ra " au chaud. Le conseil municipal, dans sa séance du 22 novembre 1902, décide l'augmentation de la rétribution de la femme de charge, qui passe de 60 à 150 francs, pour le surcrolt de travail occasionné pour la surveillance des enfants pendant l'interclasse et le temps passé à chauffer leur frugal repas.

Le certificat d'études primaires

En cette année 1902, sont déclarés reçus au certificat d'études primaires, Charles Bouvier, Haouchine Akli, Mahidine Ahmed, Laubach Eugène, Larbi Mohamed, Couhen Ernest, Hassen Adrien, Weinmann Léon.

D'autres élèves sont admis à la Médersa d'Alger: Belhadj, Haouchine, Zériat, Hamoutène.

L'école Gambetta de Tizi-Ouzou, sous les platanes, les enfants devant la porte. Les petites chéchias plates, coiffantes jusqu'aux oreilles, écarlates ou d'un rouge délavé, se détachent sur les bérets basques. A côté d'Areski, il y a Georges, Mohand, Roger, Idir, Akli, Vincent, Amrane, Marcel, Hamou et Kaci.

Fin juin 1902, comme chaque année, instituteurs, parents et élèves, se retrouvent à l'école de la rue Gambetta.

A l'appel de leur nom, béret ou chéchia à la main, les écoliers se présentent devant l'estrade pour recevoir leur prix.

- Tuduri Emile, élève hors concours,
- Weinmann Arsène, Prix d'excellence,
- Dupuy Jean, Prix d'honneur ex-aequo,
- Ben Achour Tahar, Prix de lecture et récitation,
- Reinaldi Louis, Prix du C.E.P.,
- Mokrani ben Salah, Prix d'écriture et récitation,
- de Sales Pierre, Prix de sciences,
- Majesté Edmond, Prix d'écriture,
- Ali ben Djilali, Prix d'orthographe,
- Condamine Charles, Prix de composition française,
- Mouraille Lucien, Prix de géographie,
- Humbert Edmond, Prix d'ortho-graphe, récitation.

A l'école des filles du boulevard du Belloua.

- Jammes Laure, Prix d'orthographe,
- Giraud Jeanine, Prix de français,
- Weinmann Marie, Prix de calcul,
- Latrobe Marthe, Prix de composition française,
- Blanc Henriette, Prix d'écriture,
- Valensot Jeanne, Prix de sciences.

Pour Ali, Mokrani et Tahar, leurs prix de français, d'orthographe ou de récitation ne diminuent en rien leur attachement au parler de leurs parents.

Ces enfants du douar dont les parents ne parlaient souvent ni le français, ni l'arabe, mettaient beaucoup d'application à apprendre les verbes dont ils maltrisaient parfaitement l'usage de tous les temps, y compris de ceux du subjonctif. ll est probable qu'à cette époque, les Kabyles, trouvaient dans notre alphabet, l'écriture qu'ils n'avaient pas dans leur langue maternelle.

Combien d'hommes et de femmes en Kabylie, se souviennent aujourd'hui de ces directeurs, instituteurs et institutrices des écoles d'Azazga, des Béni-Yenni, des Mechtras, de Michelet, Tizi-Ouzou ou de Taourirt-Mimoun.

Les instituteurs kabyles ne badinaient pas avec la syntaxe, le calcul, les sciences, l'histoire, la géographie. Leurs petites écoles devaient faire de ces " fils de pauvres " de hauts fonctionnaires, des avocats, des médecins, pharmaciens, ingénieurs, peintres, journalistes, écrivains, dont il serait vain de vouloir citer les noms tant ils sont nombreux.

Imghir neçaba maquail
sedou thmourthi idismouquail

(proverbe kabyle) (Une bonne conduite et une vive intelligence se reconnaissent dès le premier âge, comme les germes de blé, lorsqu'ils sont vigoureux, dès leur sortie de terre.)

L'école de garçons dans les années trente

L'école de la rue Gambetta, était dirigée par M. Eglin, homme de grande taille, enseignant sévère, inoubliable. Vêtu de façon toujours très stricte, chemise à col cassé, nœud papillon, gilet, M. Eglin, durant les dictées cheminait entre les rangées de bancs. Ses guêtres grises,courtes, recouvrant le dessus du soulier, attiraient nos regards. Avec son adjoint M. Riéra, ils représentaient l'archétype de ces instituteurs qui ont conduit au Certificat d'Etudes Primaires, des milliers de jeunes. lls leur ont non seulement appris à lire, à écrire et à compter, mais ils leur ont aussi donné le goût de l'effort nécessaire à l'apprentissage de la vie. En bref, ils ont donné à ces garçons d'origines très diverses une structure mentale, une enveloppe d'hommes libres.

Dès le retour des beaux jours, par les fenêtres largement ouvertes, parvenait à nos oreilles, le martèlement d'une pièce de fer sur l'enclume d'un forgeron voisin. Perchées sur leur nid de branchages enchevetrés lui-même posé sur une des cheminées de la " Grande Poste " des cigognes craquettaient. De la cour de récréation nous les voyions s'envoler vers les marécages voisins et revenir tenant dans leur bec une proie encore vivante, que se disputaient leurs cigogneaux affamés.

Dans notre classe de quarante à quarante cinq élèves, M. Riéra, nous a dès la première année, appris à lire écrire et à compter. Comment ne pas se souvenir de cette classe où durant les leçons de calcul, on ne parlait pas encore de mathématiques, nous récitions nos tables de multiplication par deux et par cinq.

Exception faite de la rentrée scolaire, où les parents venaient présenter les nouveaux élèves, les enfants n'étaient jamais accompagnés, ni à la rentrée, ni à la sortie des classes. Quelques chiens attendaient, sur la petite place, la sortie bruyante des enfants, pour retrouver avec de fougueuses démonstrations, leurs camarades de jeux. A l'écart, un chat plus discret en raison du voisinage de ses éternels ennemis, assis aux aguets sur une borne fontaine, bondissait à la rencontre de deux petits écoliers.

En groupe, les petits Kabyles prenaient le chemin du douar ou la route du pont de Bougie, tandis que nous regagnions nos maisons du boulevard Beauprêtre ou de la rue Ferdinand Aillaud.

L'école des filles dans les années trente

Après Mme Tudury, directrice de l'école des filles de 1914 à 1919, c'est Mlle Rose Mouraille qui prend la direction de cet établissement en juin 1919.

En 1928, Mme Eglin dirige l'école du boulevard du Belloua, où dans les années trente Mmes Pousse, Porot, Mattéi et Mlle Quilghini assument successivement cette direction.

Les petites filles du douar Belloua, venaient nombreuses à cette école. Elles mettaient beaucoup d'application à suivre les leçons de leurs institutrices, généralement très jeunes, qu'elles venaient attendre une ou deux rues avant l'école, avec la joie de remonter, accrochées en grappes à leurs bras,

Ces petites filles kabyles, affectueusement groupées autour de leur très jeune " maîtresse ." caressaient alors de façon intuitives, un espoir un peu fou. Celui de devenir des mères efficaces et utiles à la Kabylie et non des femmes usées et vieillies prématurément. L'enseignement général ou ménager dispensé à l'école n'a jamais conduit à la débauche, comme tant de bons apôtres l'affirmaient déjà, pour imposer un fanatisme dominateur et misogyne.

Les hommes passent, les idées cheminent

Pour comprendre, aujourd'hui, cette ville, il était nécessaire d'évoquer et de remettre en mémoire les difficultés rencontrées pour amener l'eau potable, construire des routes, une voie ferrée, des lieux de culte, des écoles avec des " maîtres " au sens le plus noble du terme.

Même si beaucoup de ces écoles des douars ont été impunément incendiées ou détruites entre 1954 et 1962, leurs résultats sont probants et concrets.

Il ne paralt pas présomptueux de penser qu'avec le courage et l'intelligence kabyles, ces structures sont l'origine de ce qu'est aujourd'hui Tizi-Ouzou " le col des genêts " trait d'union entre la Kabylie profonde fidèle à son passé et le monde extérieur.

 

Voir aussi : Tizi-Ouzou Porte et Capitale de la Grande Kabylie sur ce site.

 

Edgar SCOTTI

    in L'Algérianiste n°58 de juin 1992 p64

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