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Aïn-Roua : Des âmes et des greniers

Écrit par François ARNOLD. Associe a la categorie Constantinois


Dans le texte qui suit Jean-Paul Arnold nous fait entendre une voix d'outre-tombe, celle de son trisaïeul, François Arnold, né à Sainte-Marie-aux-Mines en 1828, arrivé en Algérie en 1852, mort de paludisme à Aïn-Roua (province de Constantine) en 1890.

Témoignage émouvant d'un colon du siècle dernier, saga d'une famille alsacienne installée sur les hauts plateaux sétifiens, famille dont les enfants, pionniers, défricheurs, agriculteurs inspirés, ressusciteront à force de labeur, de foi dans l'avenir et d'acharnement au travail, un grenier romain, sur une terre ingrate.

Mon bon grand-père François-Joseph, fils de Gottfried le schulmeister (et cultivateur) de l'ordre des Teutons, quitte le comté en 1790 pour venir s'installer en Haut-Rhin; je n'ai pas neuf ans quand il meurt, et trois ans quand ma mère décède, à l'âge de trente-deux ans ; peut-être, parce que mon père François-Antoine s'est remarié presque aussitôt, puisqu'une nouvelle révolution embrase mon esprit de vingt ans, j'abandonne Sainte-Marie-aux-Mines. Je suis enrôlé en juillet 1849, à vingt et un ans, au 7e régiment de cuirassiers. Après avoir été détaché dans une école de cavalerie, je débarque au 2e spahis à Oran, le 15 octobre 1852.

Le 6 novembre 1858, j'épouse à Saint-Cloud en Oranie, une Béarnaise solide, émigrée comme moi, Jeanne-Marie Mounat; son cousin germain François Peyrigue, militaire lui aussi dans l'Armée d'Afrique, nous avait précédé en Algérie, mais il est mort violemment à vingt-trois ans quelque part dans ce pays qu'il a sûrement aimé comme nous tous, passionnément.

L'aâdjouze Marie, comme disaient nos amis indigènes (qui s'en souviennent encore), et moi avons eu sept enfants au cours d'un périple militaire qui nous conduisit sur les pistes de Mascara en 1859, de Tlemcen en 1865, et de l'Est algérien en 1867 (Sétif).

II paraît qu'on proposa à mes arrière-petits-enfants de choisir en juillet 1962 une nouvelle nationalité : quelle insulte! Eh bien! savez-vous qu'il m'était arrivé cette même mésaventure puisqu'après vingt et un ans de service dans l'Armée d'Afrique et après avoir gagné la médaille militaire et la Légion d'honneur je dus opter, le 10 mai 1872, pour la nationalité française.

L'honneur m'interdisait de retourner dans ma bonne Alsace devenue prussienne; la Ill° République française, d'ailleurs fort meurtrie, déclara alors que notre province algérienne était sa «fille aînée» et en fit un prolongement politique naturel en l'assimilant au territoire national.

Lors d'une tournée de pacification, avec mon cheval Décurion, issu de la remonte militaire de Mostaganem, je découvre à 1193 m sur un vieux rocher une source limpide et fraîche, «Ain-Guenafed» : la source des Hérissons. J'ai à mes pieds des vallées innombrables, désertes, pauvres, schisteuses, érodées, ocres et grises, tachées de frêles graminées vert pâle, parsemées de soucis orangés ou de jaunes ravenelles et piquetées de bourraches violines et de résédas mielleux. Toute cette terre avare respire la solitude, la misère, la souffrance comme cette aubépine ébouriffée que les soldats appelaient le «chiffonier», à cause des haillons que des pèlerins indigènes suspendaient parfois en offrande et qui servait de repère et de délimitation de territoire.

Tout en bas, Benzerigue avec l'oued Rouah qui veine le relief tourmenté d'un ruban de peupliers et de trembles où viennent nicher des cigognes au printemps et se reposer en automne des bécassines au vol silencieux.

Au premier plan un amandier sauvage au tronc crevassé par les gels pleure ses pétales et se détache sur une colline hérissée de pieds d'asphodèles. En fond se détache la ligne si bleue des sommets déchirés, enneigés de la chaîne des Babor (2004 m) qui domine la merveilleuse, escarpée mais si douce «côte vermeille» qui va de Bougie à Djidjelli.

Ce matin, quand j'ai détaché Décurion du piquet de bois qu'a planté hier soir ce bon vieux Benimeur, sous la voûte trop bleue de février, saturée de froid, engloutissant les derniers bruits des étoiles et les cris aigres des chacals, tout le paysage s'est amusé dans un jeu d'ombres et de lumières à annoncer la poésie future des peintres cubistes, de Juan Gris ou de Paul Klee et l'Orientalisme d'Emile Aubry né en 1880 à quelques lieues d'ici. (1)

Comment croire que je foule l'immensité d'un vieux site romain entièrement dévasté par des invasions barbares successives et qui a été abandonné dramatiquement à la violence du climat, entraînant les profondes terres agricoles originelles d'un beau grenier de Rome vers les gorges de Chabet el Akra (les gorges de la Mort) de Kherrata.

Ce bled, encore territoire militaire, c'est Horrea Aninicensi, plus connu aujourd'hui sous le nom d'Aïn-Roua.

Moi, François, comme ces courageux soldats des légions d'antan, je ferai à mon tour pousser ici, un jour, des blés ondulants aux barbes noires et rousses, des orges argentées et des fils et des filles aux cheveux dorés; j'ai à peine quarante-cinq ans et il est encore temps pour moi (malgré l'offre qui m'est faite d'être le «cire-godillot» du maréchal de Mac-Mahon) qu'un soc de charrue remplace mon épée; j'offrirai alors ma Légion d'honneur et mes forces à la paix, à la fraternité et au bonheur de tous mes amis souffrant de faim, de maladies, d'injustices, de peur, et de servitudes.

Aïn-Roua dans la littérature archéologique

Aïn-Roua(h) se situe à 33 kilomètres de Sétif (1160 m) sur la route de Bougie, ancienne route dite «des caravansérails», à l'extrême limite géographique du pays kabyle, adossé aux hauts plateaux arabes.

Le nom de cette antique place s'est arabisé ; il est en fait une réminiscence d'Horrea Aninicensi, ainsi appelée parce qu'elle était un grenier (horreum) au pied du djebel Anini (1 596 m) Aninicensi; mais si l'on est arabisant le mot rouah (avec h) veut dire les âmes : ainsi AïnRoua(h) pourrait se définir comme « la source des âmes» ! Toujours est-il qu'il y a eu ici des âmes et des greniers.

C'était en effet, à cette époque, un centre agricole important sur «une terre riche en céréales» et placé sur l'itinéraire d'Antonin, voie romaine de Sétif (Sitifis) à Bougie (Saldae) en passant par Tamaritha (djebel Méghris, 1 737 m), Horrea Aninicensi, Lesbi, Tubusuptu (Tiklat)... Les populations amassaient ici les récoltes pour les acheminer vers Bougie d'où elles partaient pour Rome.

Nos savants ont relevé de nombreux Horea avec appellation comme par exemple H. Cuicul (Djemilla) ou sans appellation comme Horea (Aïn Zada); les épitaphes recueillies à Aïn-Roua attestaient un certain degré de romanisation et une pratique du latin.

En 1938, Leschi, professeur à la Faculté d'Alger et directeur des Antiquités mentionne dans Excursion archéologique dans le Guergour (AD SAVA Hammam Guergour, Djb. 1 757 m) qu'il est passé à Aïn-Roua; tout comme le chanoine Jaubert dans son livre Ancien évêché et ruines chrétiennes de la Numidie et de la Sitifienne qui consacre quelques lignes à ce village et à une famille patricienne, les Anicii. Celle-ci était la plus riche et la plus considérable de l'Empire au V° siècle ; elle possédait de vastes domaines en Afrique et en Tripolitaine surtout : l'Horrea Anini­censi de la «Maurétanie sitifienne» était l'un de ceux-ci. Cette famille patricienne, également connue pour sa piété, fut la première au Sénat, avec Anicius Julianus à embrasser le christianisme, d'où la créa­tion d'un évêché à Horrea Aninicensi dont l'évêque aurait été Cresconius.

M. Massiéra, enseignant au lycée de Sétif, et éminent chercheur (spécialiste de la lecture d'épitaphes), mentionne lui aussi dans ses notes la présence sur cet itinéraire d'Antonin, d'un évêché qui aurait été représenté à la conférence de Carthage en 411.

Mgr Toulotte confirme dans la liste des évêques de la Sitifienne qu'il donne dans son livre la Géographie de l'Afrique chrétienne, le nom de Cresconius, évêque de Horrea Aninicensi en 411. Des pierres de taille et deux inscriptions trouvées dans notre sol en font foi, marquant ainsi l'importance du lieu.

Dans son livre Romanisation de l'Afrique, le père Mesnage, des Pères Blancs, ne parle lui que du centre agricole ouvert, alors qu'ailleurs les villes entourées de murailles pour se fortifier contre les barbares, étaient uniquement occupées par des militaires.

Pour ma part, je signalerai la présence d'un important camp militaire, affleurant le sol sur mes terres au lieu-dit « El-Goleâa », site admirable dominant dans sa partie nord presque en à-pic, nos vallées et au levant la fraîche Aïn-Sfa, probablement aussi un Horraeum : là, à quelques pas du pont, des colonnes et des pierres de taille énormes sont jetées pêle-mêle, attestant de la violence destructrice des païens.

Enfin Edmond Cat, professeur de lettres et agrégé d'histoire à Alger, dans Essai sur la province romaine en Maurétanie césarienne (1891) étudie assez complètement le pays qui s'étendait du Maroc à la Tunisie; il commente peu les Horrea. Il faut dire que les grandes fouilles en Algérie n'ont commencé qu'en 1925 avec Gsell : des informations plus conséquentes et précises doivent donc exister.

Aïn-Roua, village français

La perte de l'Alsace-Lorraine va faciliter la création de villages nouveaux, notamment dans le Constantinois, et la création de lots de terre pour les futurs émigrés.

De 1871 à 1881, j'ai dénombré 73 nouveaux villages dans notre province de l'Est, dont Aïn-Roua(h), qui a fait l'objet d'un plan de colonisation le 1er février 1873 (projet du 26 décembre 1872) prévoyant 25 feux pour l'accueil d'Alsaciens; le gouverneur général officialise cette naissance autour du caravansérail, le 16 juin 1873; l'arrêté du 1er décembre 1874 permettra en outre de procéder à une expropriation avec avis préalable, pour cause d'utilité publique, de «126 ha de terrains présumés appartenir au caïd Saïd Ben Abid et devant servir au lotissement du village». Le caïd qui conserva un moulin fut, avec son accord, reclassé à Oued Sebt-Guergour sur 578 ha!

Cette famille fut, de tout temps, par l'amitié et le respect réciproques, très proche de la nôtre : «au fils de mon ami, qui j'espère suivra les traces de son père dans la lutte courageuse et constante pour l'union et la prospérité de tous les Algériens en toute amitié» telle fut l'une des dédicaces faites en novembre 1955 par Youcef Ben Abid, rapporteur général du budget, à mon arrière-petit-fils Alain!

L'ensemble du territoire (rapport au préfet du 7 octobre 1874) «comprendra en définitive 1969 ha dont 579 ha de communaux composés de terres rocheuses propres seulement aux parcours de bestiaux...»


Dans un premier temps le caravansérail est aménage pour 5000 francs afin de recevoir douze familles de colons, en attendant que toutes les opérations de la commission soient réalisées. On nous place, pour survivre, sur une étendue de quelques dizaines d'hectares dont un rapport précise avec beaucoup de circonvolutions et d'hésitations administratives : «on crut donner à l'opinion publique et aux colons... en leur donnant à titre provisoire l'Azel Ben Zeregue dont on ne savait que faire pour le moment. Les colons pouvaient ainsi utiliser leur matériel (sic) et gagner leur vie 0); seulement on leur défendit de s'installer parce que l'autorité locale ne pensait pas qu'il fût possible de maintenir des colons sur un point aussi insalubre et ne présentant pas toutes les qualités voulues au point de vue de la sécurité. On ne les mit là que forcé et parce qu'on avait cru que le service topographique en un an aurait eu le temps d'allotir des terres situées aux environs d'Aïn-Abessa... » Bien entendu cet « azel » constitua le meilleur de mon lot futur, fortement isolé, et tout particulièrement érodé et montagneux.

La dépense totale d'aménagement s'élève à 46900 francs, avec un coût moyen par maison de 2400 francs! Comme cette somme est ridicule quand vous saurez que l'armée m'a vendu, lors de ma retraite, mon vieux cheval pour 300 francs; c'est vous dire le confort intérieur de nos logements dans ce pays de bises glaciales, de neiges importantes, et de torrides étés; souvenez-vous, même nos chiens -kabyles», blanc et jaune, ne sortaient pas certains jours de torpeur ou de tempête !

«Le centre, qui compte sur le plan agricole huit charrues et une seule herse, est excessivement pauvre en bétail : 4 bœufs et 7 vaches « nous ont été donnés par le Comité Wolouwski; mais deux d'entre elles sont déjà mortes!» (il y aura, selon Peyrimhoff, 307, bœufs, 2250 moutons et chèvres et 93 chevaux; 12 charrues, 37 instruments agricoles à la fin du siècle) on fait alors promettre aux colons «algériens» (c'est-à-dire nés ou ayant déjà vécu en Algérie, à ne pas confondre avec les indigènes autochtones) d'amener les animaux (!) pour cultiver convenablement les terres, et de bâtir les fermes et maisons à leurs frais!

J'ai ainsi moi-même creusé, à mon âge, les fondations et une cave, monté les murs; la maçonnerie, comme au village, était faite d'un mortier de chaux, de sable et de terre liant des pierres, et j'ai recouvert mon toit d'une graminée locale diss (je ne saurais vous dire son nom en français) : c'était un petit mas de cinq pièces; les ouvertures étaient bien petites pour nos belles tailles (1,85 m à 2 m) et fermées d'épaisses boiseries de cèdre ; une porte avait un judas rudimentaire, et les murs épais étaient percés de meurtrières en V parfaitement conçues : je ne craignais ainsi personne... et tous me respectaient.

Les premières années seront très difficiles pour tous les colons ; le colonel du génie Renoux, qui suivait cette opération, rature d'ailleurs avec force et rage les rapports envoyés... «Il y aurait urgence...» " où en est le lotissement ; c'est déplorable; on aurait dû commencer par là...» « pourquoi a-t-on procédé ainsi !... » « voilà une mauvaise chose...» « Encore trompé» (nous, les colons, bien sûr!), etc. On relève que les « nouveaux Alsaciens-Lorrains sont pauvres» «aussi» et «ont beaucoup d'enfants»; venant d'être installés, ils ne peuvent subsister qu'avec ce que le «Comité alsacien protecteur» leur a donné... Momentanément des terres du centre sont cultivées par des indigènes qui doivent recevoir en compensation les 3/ 5 de la récolte pendante (rapport du 19 mai 1874).

Quant à nous, les «Algériens», nous ne sommes pas très à l'aise... «misérables»... mais notre foi, notre courage et notre volonté sont nos seuls aides contre les difficultés; il n'y a pas d'autres formules que «marcher ou crever»!

Bien sûr, l'éducation de mes sept enfants fut dure, rigoureuse, mais avec Marie nous sûmes leur donner de l'espoir, de l'ambition, de la foi et une belle promotion !

Sur le plan statistique, voici ce que j'ai pu tirer de «mes archives» :

Rapport du génie militaire en date du 19 mai 1874

Nbre de familles Qualité Hommes Femmes Enfants TOTAL
Installés
En cours
Attendus
8 Als./Lor.
5 Algériens
13 (dont 4 Als./Lor.)
10
1
2
8
1
2
29
2
4
47
4
8
TOTAL 26 feux 13 11 35 59

Recensement administratif officiel

DateSurface (ha)Européens dont étrangersTotal population dont indigènes
1-10-1875 2034 95*
30-09-1884 5654 143 dont 8 étrangers 2201 dont 2058 indigènes
1-01-1882 10 564 178 dont 29 étrangers 2 838 dont 2 660 indigènes
30-12-1911 10175 176 dont 12 étrangers 3713 dont 3537 indigènes
6-03-1921 10175 90 dont 12 étrangers 3848 dont 3758 indigènes
12-1936 10175 70 dont 2 étrangers 4373 dont 4324 indigènes
1958 10 175 55 dont 2 étrangers 4 373 dont 4 324 indigènes
* Les chiffres de cette année sont additionnés avec la commune mixte d'Aïn-Abessa.

Ce tableau ne cadre pas tout à fait avec les renseignements d'ordre administratif : j'y figure en qualité d'Algérien alors qu'administrativement je compte parmi les Alsaciens.

En 1958, la population européenne est moins nombreuse qu'au début de la colonisation. II ne reste plus que quatre familles de colons : le grand Julien Brunoz, dont le grand-père a remplacé à la mairie le regretté Lafaille décédé accidentellement; Titou et Nénette Friedrich-Laguerre; le vieux père Alfred Fages et son fils Jany, qui partira en 1959; la smalah des Arnold enfin.

Je me souviens encore de la mère Fritz, tenancière du café, d'Hardouin, notre commis de ferme, de Minouche, qui pesait 120 kg et mesurait au plus 1,60 m de haut; de Kessler, le forgeron, de M. Kircher, des Ponts-et-Chaussées, de Chaplon (des Mines) dont le fils, devenu officier, sera tué dans une embuscade en Grande Kabylie, des Corses, Mattei (des P.T.T.) et Vinciguerra (des Eaux-et-Forêts) dont les gendres étaient fonctionnaires, Beuzard et Nevière (directeur d'école), comme Bessière (service de la restauration des sols) et Coursière.

Enfin, sur un plan très anecdotique mais intéressant quand on se penche sur la colonisation, je signalerai que, des années après notre installation, et après de multiples interventions officielles (mairie), nous dûmes avec mes camarades adresser, le 4 novembre 1883, une pétition pour avoir enfin un chemin carrossable : le cabriolet de notre ami Lafaille, alors maire du village se renversa à 200 mètres du village dans le premier ravin, tant notre «route» d'Aïn-Roua à Sétif était chaotique; il se rendait à la commission de révision pour l'incorporation de jeunes fils de colons! Nous l'enterrâmes avec sa femme et ses trois petites filles tuées dans l'accident.

Croyez-vous sincèrement que nous serons mieux entendus plus tard à Paris? Ma ferme n'avait pas encore l'électricité en 1962! Et combien de douars n'avaient ni pistes pour pénétrer dans le progrès, ni fontaine pour ne plus boire comme les animaux dans la flaque d'une maigre source !

Un exemple agricole, une vie de colon

Libéré officiellement de l'Armée d'Afrique le 1er juin 1873, je signe avec l'Etat un bail conditionnel pour le fermage du lot 119, s'étageant entre 1 250 m d'altitude (Dra el Karrouch) et 500 m environ (Ben-Zerêgue) ! Mon lot est probablement le plus pauvre de «la grande région» de Sétif, et particulièrement pentu ; le colonel du génie Renoux mentionne d'ailleurs dans un rapport au chapitre «fermes isolées» :« D'après l'inspection des lieux, il est difficile de comprendre qu'on ait eu l'idée de mettre des colons dans d'aussi mauvaises conditions, l'insalubrité et les pentes excessives du terrain, coupé dans tous les sens et de mauvaise qualité, présage pour les malheureux qui accepteront ces concessions un avenir déplorable!»

En effet mes descendants, après la nationalisation de notre bien en octobre 1963, logeront dans un immeuble ghetto pour «rapatriés» faute de moyens matériels !

La peine au travail fut terrible : tout en construisant ma maison, je dois capter cette bonne source d'Aïn-Guenafed et m'assurer d'un minimum vital ; je n'oublie pas non plus de planter quelques fleurs pour Marie... et des arbres pour l'ombre; je déroche et je défriche les coteaux les moins abrupts de leur olivâtre et pailleux guendouls (genêts épineux et odorants) zahora, prunelien, diss, broussailles de toutes sortes... où aiment à se nicher des perdrix rouges et trop de bartavelles; j'arrache des chardons multicolores ; bleus, jaunes, orangés ou violacés, fréquentés par de splendides insectes ou des chardonnerets enjoués ; je déracine quelques genévriers tortueux et des chênes médiocres, repaires de chacals pouilleux et voleurs et de rusés et puants renards; je pioche encore; j'assainis les points bas, boueux, qui sentent la menthe poivrée, la carotte sauvage, l'ajonc et le typha . Ici pullulent les moustiques et, en été, quand la torpeur est à son maximum, des cailles suantes viennent se vautrer dans la boue des grenouillères; je tourne et je retourne toujours la maigre terre et le caillou gris et blanc repousse sans cesse sous ce soleil accablant, tout-puissant; enfin je sème...

Ce fut un enfer. D'autant que je suis parfois tremblant d'un paludisme tenace qui finira par m'emporter le 7 décembre 1890.

Des Arabes m'ont pleuré comme ils pleureront tous ceux qui me suivront sur cette terre âpre qui ne sait que prendre nos âmes, nos coeurs, et l'eau et le sang de nos veines, et nos têtes qui vacillent; cette terre qui a trompé nos naïves espérances....

Certes, les 250 ha de vigne que j'ai plantés au-dessous des Bouguerri, à Ber-Zerig, me donnent un vin «pon komme une pisse d'anche sur la lank » comme aimait à dire le frère de ma belle-fille Philomène Joséphine Heyberger, née en 1881, à Aïn-Abessa, mais fille d'Alsaciens de 1872.

Certes, la ferme, jusqu'à la prochaine guerre, va se moderniser, tant par des aménagements incessants que par la nécessité de vivre avec nos vieux serviteurs et tous nos amis musulmans dans des conditions meilleures, mais quatre générations auront travaillé ici inlassablement, dans la passion; avec en contrepartie, pour nous tous, une destinée tragique, des morts atroces, de vraies morts de colons :

En 1890, un peu avant Noël, je fus emporté par la fièvre et le délire.

Mon fils Lucien, Joseph, qui me succéda à dix-neuf ans, est mort le 13 mai 1921, à cinquante ans, du typhus contracté au chevet de malades qu'il soignait... Mais n'étions-nous pas, nous les colons, aussi des «infirmiers» bénévoles, dévoués et avertis, des «juges» écoutés, des «pasteurs» fraternels et généreux et des innovateurs responsables et pertinents...

Philomène, qui s'épuisa au travail durant la Grande Guerre et qui me donna quatre petits-enfants vivants, eut la jambe cassée par une de nos pierres en rentrant son petit troupeau de volailles un beau soir d'octobre; la gangrène s'installa à notre insu, et il fallut lui couper trois fois la jambe et la cuisse à la scie à main : elle n'avait que trente-sept ans.

Ferdinand, mon petit-fils, ainsi orphelin à treize ans fut lâchement assassiné puis égorgé le 18 février 1958 à quarante-neuf ans, laissant cinq enfants âgés de douze à vingt-trois ans. «Tu seras mon ministre de l'Agriculture», lui avait confié son ami Ferhat Abbas la veille même de rejoindre I'A.L.N. / F.L.N. désespérant de la France. Ce 18 là, le F.L.N. pouvait espérer «nager dans le peuple comme un poisson dans l'eau» ; la confiance était perdue si le «Mâlem» avait été tué, lui, le bon, le juste, le généreux, l'autorité et la raison... (2)

— Mon arrière-petit-fils, Alain, abandonna ses études supérieures pour reprendre le flambeau : bien que soutien de famille de quatre frères et sœurs il dut effectuer vingt-huit mois dans l'armée : il choisit les parachutistes; cette période de notre vie fut presque romancée dans les Enracinés d'Eric Ollivier (Ed. Sagittaire).

Voilà la vie des colons de la terre d'Aïn-Roua!

En 1955, ma vieille ferme est abattue pour faire place à une solide bâtisse faite de pierres et de ciment armé : on proclamait ainsi très haut la confiance dans l'avenir et on rassurait nos vrais amis de la profondeur de nos racines.

Bien sûr nous nous sommes occupés de notre petite «colonie»; si je fus le dernier représentant du village, deux de mes fils auront aussi des fonctions communales : Ferdinand, lui, fut le plus jeune maire de France en 1935; dans un discours enflammé de patriotisme et de fraternité, il fêtera en 1939, le même jour, le cent cinquantenaire de la Révolution, et inaugurera un monument aux morts : c'est que bien des jeunes de notre village sont morts au champ d'honneur, en métropole, bien sûr. Aline, son épouse, sera presque vingt ans après, un 13 mai, présidente du Comité de salut public!

« Bientôt Ain-Roua sera une Californie heureuse»

Sur cette concession qui nous promettait «un avenir déplorable», il y aura en 1962, entre autres, 120 ha de vergers en pleine production (pommes, poires, pêches...), 400 ha de céréales, fourrage, petit maraîchage et jardins, et une nouvelle forêt de 400.000 arbres forestiers! Selon Peyrimhoff, la commune d'Ain Roua contenait à la fin du siècle 800 ha de céréales, 10 ha de vignes et 6 ha de jardinage! C'est vous dire combien les colons de «cette France» étaient méritants.

Les arbres étaient plantés sur des banquettes de défense et restauration des sols, confectionnées suivant les courbes de niveau; le travail essentiel avait été réalisé à la main et sans aides et ce fut ici l'une des toutes premières réalisations; les monts pelés et arides, balayées par les vents, brûlés par le soleil et le gel, délavés par les pluies... retrouvèrent en quelques années de la végétation et une nouvelle couche d'humus, promesse de futures récoltes; et le pic des cèdres retrouva des cèdres et des sources, de l'eau plus abondante.

Mon petit-fils réalisa, après nos premiers travaux, une oeuvre de romain qui attira l'attention des pouvoirs publics, et ébahit tous les visiteurs ; des journées fruitières furent organisées recevant en plus grand nombre des musulmans; une «coopérative de fruits et légumes des Babor» (puis «de tous travaux») vit le jour!

J'étais du fond de ma tombe heureux et fier de lui et des amis qui l'entouraient; mon lot 119 était devenu un magnifique jardin : personne ne pourra me démentir ! tout cela dans le cadre d'une politique d'aménagement et de développement économique et social très large et simple; outre l'intérêt évident de la lutte contre l'érosion, fléau de l'Algérie avec, bien entendu le chômage, ces travaux permettaient de créer de nombreux emplois dans notre misérable région; les céréales classiques dont les meilleurs rendements ne dépassaient pas 15 quintaux à l'hectare (3 à 15 quintaux à l'hectare selon l'année) étaient remplacées par des cultures intensives irriguées à partir de la récupération des eaux de terrasse en terrasse et d'un aménagement de l'oued (il y avait des tours d'eau organisés) et de sources nouvelles, multipliant ainsi par dix le nombre d'heures de travail; le produit brut dégagé, très largement supérieur, mais pas nécessairement plus intéressant pour l'exploitant, assurait sans aucun doute des salaires plus assis pour les démunis; une autre conséquence portait sur une nécessaire et meilleure formation d'ouvriers spécialisés (appel à l'école d'agriculture de Philippeville) ayant pour corollaire un accroissement des salaires; enfin le secteur para-agricole pouvait multiplier ses activités.

« Mon Ferdinand » y consacra tout son temps : il innovait en implantant des variétés nouvelles, voire en les inventant (blé, pomme, poire, abricot; taille et même une rose!) ; il introduisait des techniques dites «américaines» ou «modernes» ; il expérimentait, il vulgarisait, il organisait, il luttait, il défendait, il présidait, il travaillait surtout inlassablement, pour qu'Aïn-Roua soit une «Californie heureuse»...

II connaissait bien les douars de la région, toutes ces populations qui ne pouvaient rester indéfiniment au chômage ou dans un certain degré de misère; il vivait auprès d'elles et connaissait tous leurs soucis mis sur le compte du «destin», ou de «l'oeil de Dieu» qui avait choisi pour eux; en 1935, il se battait pour plus de fraternité et plus de travail ; en 1944, une pétition spontanée de 25000 signatures arabes le fit libérer des geôles où il était enfermé «pour raison d'Etat » (3) ; en 1945 il savait que l'Algérie était un enfant qui grandissait vite, d'où son impatience et la fébrilité à prévenir les événements qu'il sentait mûrir... Il intervint pour une nouvel-le implantation d'Européens en Algérie, en particulier d'anciens prisonniers de guerre italiens, qui demandaient à rester, mais en vain...

Bref! Mon petit-fils avait encore maintenu, sur la propriété agrandie, de petits élevages (sauf les chèvres destructrices) sur des surfaces conduites en fourrage et céréales, permettant une auto-consommation maximale et bénéfique en zone de sous-développement comme la nôtre.

Chaque famille d'ouvriers et petits métayers (3/5 de la récolte pour le locataire, 2/5 au propriétaire plus un salaire d'ouvrier sur la propriété) possédait une ou deux vaches de moitié, qui vêlaient chaque année, un ou deux mulets pour les labours, et un petit troupeau de moutons (30 à 100), les terres étaient ainsi grassement fumées. (4)

Ain-Roua était sur le bon chemin de l'espoir et du progrès ; les traditions de chacun étaient respectées. Si nous avions une toute petite église, aménagée dans l'angle nord de l'ancien caravansérail, parfumée les jours de Pâques par des bouffées de lilas blancs et caressée plus tard dans la saison par les ombelles blan­ches des sureaux et les fleurs mielleuses des tilleuls, la mairie avait construit une magnifique mosquée pour nos amis musulmans.

Que reste-t-il de tout cela aujourd'hui?

Une fois encore comme au temps de Horraea Aninicensi, l'église catholique a été dévastée, et un rideau de roseaux et de branchages sur lesquels se dessèche des bouses de vaches destinées au chauffage, l'entoure.

J'avais planté les tilleuls devant le caravansérail : c'était l'arbre de la liberté! Quelle idée!

Vous voulez encore planter un arbre?

François ARNOLD.
P.c.c. : Jean-Paul ARNOLD.

SOURCES

Archives familiales (dossier, notes, do­cuments, correspondances et généalogies).

Archives d'outre-mer à Aix-en-Provence (dossier sur Ain-Roua-en-Algérie-française).

Peyrimhoff : Enquête sur les résultats de la colonisation officielle, 1906.

Voyage en Algérie en 1980.

NOTES
 

(1) Emile Aubry, peintre de formation classique était le frère du Pr Georges Aubry, médecin des hôpitaux. Professeur de clinique médicale a la faculté d'Alger. Leur père fut maire de Sétif pendant trente‑quatre ans, député puis sénateur du département de Constantine.

In l’Algérianiste n° 37 de mars 1987

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